C'est le nouveau credo de Bruxelles et de Christine Lagarde : la crise est finie, les affaires reprennent. Où l'on va tenter de démontrer la vanité et l'imprudence de ces assertions, dans cette
analyse en trois parties.
L’annonce du deuxième trimestre consécutif de croissance à 0,3% de la France a été l’occasion d’un soupir de soulagement que tous les dirigeants
occidentaux tentent de faire partager à leurs opinions et surtout aux opérateurs des marchés financiers.
On a déjà relevéiciles incohérences des cris de victoire de Christine Lagarde. Mais la ministre n’est pas la seule, y compris en
dehors de France, à tenir ce discours lénifiant sur la fin de la crise.
Sur quoi repose-t-il ?
1) Les excès de la finance sont derrière nous.
Ces raisonnements sont confortés par le sentiment que, bon an mal an, le G20 et les banques centrales du monde entier sont en train de renforcer le système de régulation de la finance.
Qu’il s’agisse des paradis fiscaux ou de l’encadrement du crédit, les choses seraient en train de revenir dans l’ordre.
2) Le système monétaire mondial va rester en l’état.
Lundi dernier, le journalLe Monde a consacré un dossier
completà la question. Message central : il n’y a pas d’alternative au roi dollar. Les économies américaines et chinoises sont trop
intriquées pour que la Chine laisse le dollar dévisser. Là encore, to big to fall !
3) Le facteur Chine va tirer la reprise mondiale.
La France – et chaque pays développé dans le monde – va voir la croissance tirée par la reprise asiatique puis américaine. Le raisonnement paraît logique: pourquoi le jeu de domino qui
a provoqué la récession ne pourrait-il pas engendrer la reprise ? Ainsi la reprise chinoise – 10% au 3° trimestre – pourrait-elle tirer la croissance américaine, puis européenne ; or, dès que
la croissance reprend en Allemagne, nos exportations reprennent.
Bref, en un mot comme en cent, la Chine va sauver le monde… So cool China!
Or, ces trois « espérances » sont abracadabrantesques.
D’abord, l’effort de régulation reste marginal, comme l’ont montré la farce des listes noires et grises des paradis fiscaux et celle des bonus. Les
opinions publiques ont d'abord vu la liste noire se vider sans que l'on ait un quelconque indice d'un changement majeur de fonctionnement, ni que les banques n'aient eu le temps de fermer les
filiales dans ces états. Une note des ONG spécialisées sur le sujetnous a appris cette semaineque 4 entités européennes (la City de Londres, la Belgique, le Luxembourg et l’Irlande) faisaient partie des paradis fiscaux les plus utilisés par les
groupes européens.
Mais surtout, après que le G20 ait fait mine de limiter les rémunérations des traders, l'annonce par les banques américaines, puis européennesdes énormes sommes consacrées en
2009 aux bonusa montré l'irréalité des discours de Nicolas Sarkozy sur le sujet. En 2009, les bonus distribués par les banques
américaines ont augmenté de 20% ce qui les ramène au niveau de 2007.
En France, les grandes banques ont proclamé urbi et orbi un retour à bonne fortune qui les délivre de tout devoir à l'égard de l'Etat qui a permis leur refinancement au moment du pic de la
crise. Apparemment, personne ne s'inquiète d'une anomalie évidente : en France comme aux Etats-Unis, la prospérité retrouvée des établissements financiers s'effectue indépendamment de la
crise sociale, de la montée du chômage et de la stagnation générale des salaires et des revenus. Pourquoi ces données macro-économiques n'ont-elles pas de répercussions sur les profits des
banques ? La réponse est pourtant évidente : si les banques ne sont pas impactées par la crise sociale, comme on dit dans la novlangue financière colportée par nos ministres, c'est que le
coeur de leur business continue de se situer ailleurs dans le commerce de produits spéculatifs.
C'est ainsi que les banques ne sont pas étrangères au retour en force des hedge finds, 182 créations au cours du deuxième trimestre selon une statistique du Hedge Fond Resarchcité par Le Monde. En fin de semaine, Jean Peyrelevade, qui dispose d'une bonne expérience de la gestion bancaire, s'élevait à nouveau dans une tribune du Figaro
contre le fait que les états refusent de renouer avec le Glass-Steagall Act interdisant aux banques de dépots d'exercer le métier de banque d'investissement. Cette mesure de bon sens adoptée
par les Etats-Unis après la crise de 1929, a été abolie par Bill Clinton en 1999, à la suite de pressions du lobby de Wall Street. Mais aujourd'hui, les banquiers et les gouvernants
préfèreraient adopter une taxe Tobin - un moindre mal - plutôt que de reparler du Glass-Steagall Act. Ce n'est évidemment pas un hasard.
La proposition de Peyrelevade rejoint un appel pour interdire les opérations spéculatives aux banques, signé par trois personnalités américaines - Paul Volker, l'ex-président de la Federal
Bank, Mervin King, Président de la Banque centrale d'Angleterre et Martin Wolf, éditorialiste du Financial Times. Un appel ignoré par le G20 de Pittsburgh. Preuve que les ambitions
régulatrices des dirigeants nationaux se sont bien émoussées un an après la crise.