Ce n’est pas tous les jours qu’un tribunal somme un ex-grand patron de s’expliquer sur l’importance extravagante de sa rémunération. Les 25 et 26 mars,
devant la 15e chambre correctionnelle du tribunal de Nanterre, Antoine Zacharias a dû peiner pour justifier son salaire de 4,4 millions d’euros, son golden parachute de 13 millions et son
énorme retraite chapeau de 2,2 millions d’euros. L’ex-patron de Vinci avait poussé à la dérive des rémunérations patronales jusqu’à un paroxysme tel qu'il avait fini par s’attirer les
foudres de ses pairs. Ceux-ci, affolés de l’effet dévastateur sur l’opinion publique de ces faramineuses rémunérations, obtinrent sa tête lors d'une réunion informelle à la veille du
Conseil d'Administration de Vinci. Les plus influents d'entre eux ont décroché leur téléphone pour convaincre les administrateurs du groupe de mettre Antoine Zacharias en minorité. Il a
donc dû répondre durant toute la journée aux questions malicieuses du juge Isabelle Prévost-Desprez.
C’est à peine si Antoine Zacharias comprend la raison de sa présence à Nanterre : « J’ai beaucoup réfléchi et j’en arrive à la conclusion qu’il est dangereux de construire
quelque chose de grand dans ce pays. Mais je n’ai envie de juger personne », déclare-t-il. Réplique cinglante de la magistrate : « Aujourd’hui, si vous le permettez, ce n’est
pas votre position.» Dans ce drôle de duel qui oppose la présidente du tribunal et un Antoine Zacharias poursuivi pour « abus de bien social », ce qui frappe le plus c’est
l’absence de témoin. Pas le moindre témoignage.
Pas d'Alain Minc à l'audience, dont le nom a pourtant été cité des dizaines de fois, et pour cause, il était membre du comité de rémunération qui a couvert d’or Antoine Zacharias. Pas
plus de Jean-Marie Messier, ex-patron de la Générale des eaux dont le groupe Vinci est issu. Ni non plus de Alain Dinin, patron de Nexity, et membre lui aussi du comité de rémunération de
Vinci à l’époque des faits. Cette remarquable mise en scène de l'absence, on la doit avant tout à Philippe Courroye. Le procureur général de Nanterre, réputé proche du pouvoir, veut bien
jeter en pâture à l’opinion publique Antoine Zacharias mais guère plus.
Ça tombe bien. À l’Élysée, on ne doit pas être mécontent de montrer aux Français qu’un « patron voyou » peut être traîné devant la justice. Les
multiples télés présentes pourront faire de jolies images pour les JT, mais il y a quand même des limites. Va donc pour le petit ingénieur du BTP parvenu à « faire » un géant du béton
et de la concession, car il n’a jamais vraiment fait partie du sérail des grands patrons, celui des dirigenys issus eux de l’X, de l’ENA ou de Normal (voire d’un mix).
Cette mise en scène qui laisse loin de la barre ceux qui sont encore en place n’a pu être obtenue qu’avec l’assentiment des autres parties. À savoir Vinci, partie civile, mais aussi dans
le camp de Zacharias. Pas de témoin, pas d’images de Minc le soir au JT.