Blog politique des membres de Republique et Socialisme en Bretagne
LEURRE IDENTITAIRE
Par Laurent Dauré
Tribune publiée dans Bastille-République-Nations, n° 46
République et Socialisme en Bretagne a souhaité faire largement
connaitre ce texte.
Le 15 décembre 2009.
Loin de répondre à un seul objectif électorat de court terme, le
débat qu’a lancéle gouvernement sur l’ « identité nationale »
vise à confondre cette notion, floue et ambiguë, avec le concept
politique de souveraineté, au moment où cette dernière est
plus menacée que jamais par le dit traité de Lisbonne. Cela s’inscrit
en outre dans le contexte de la promotion idéologique du couple
identité/diversité, qui tente d’occulter voire de disqualifier les luttes
sociales au profit des leurres sociétaux.
Le « grand débat sur l’identité
nationale » lancé le 2 novembre
parle ministre de l’immigration, Eric Besson, a déjà suscité de
nombreux commentaires. Organisé au pas de charge, il devrait
durer jusqu’au 29 janvier prochain et se conclure le 4 février par
un « grand colloque de synthèse » dirigé
par le ministre en
personne - gageons que de « grandes mesures » seront alors
prises...
Ouverts « à l’ensemble des forces vives de la Nation », les
échanges ont déjà commencé sur le site Internet officiel [].
Pour leur part, préfets et sous-préfetssont tenus d’organiser
au moins une réunion dans chaque département et arrondissement.
Le thème sera également débattu à l’Assemblée nationale
le 8 décembre.
Selon les termes du communiqué ministériel envoyé le 2 novembre,
les « réunionsseront animées par le corps préfectoral ainsi que
par les parlementairesnationaux et européens qui le souhaitent ».
Pourront y participer tous ceux qui le désirent. Deux questions
sont censées structurer le débat : « pour vous, qu’est-ce qu’être
français aujourd’hui ? » et « comment mieux faire partager les
valeurs de l’identité nationale auprès des ressortissants
étrangers ».
Les objectifs de l’opération sont d’ores et déjà fixé : il s’agira de
« favoriser la construction d’une vision mieux partagée de ce
qu’est l’identité nationaleaujourd’hui » et de « faire émerger (...)
des actions permettant de conforter notre identité nationale, et
de réaffirmer les valeurs républicaines et la fierté d’être
Français ».
Comme l’ont noté de nombreux commentateurs, il est fort
probable que ce « débat » ne soit
pas exempt d’une manœuvre
électorale visant à siphonner unefois encore des voix au Front
national lors des élections régionales de mars 2010. Cependant,
au-delà de cet objectif opportuniste, réel mais de court terme,
les initiateurs de cet événement ont sans doute quelques
préoccupations plus fondamentales.
Bref retour en arrière : le 4 février 2008, une très large majorité
de parlementaires ratifie le dit traité de Lisbonne. Ce faisant,
ils annulent le verdict des citoyensexprimé lors du
référendum de mai 2005, piétinant de fait la souveraineté du
peuple qui figure pourtant en tête du bloc constitutionnel national.
Dans le même temps, ils préparent la voie à la mise en œuvre
d’un texte qui, notamment, étend considérablement les domaines
dans lesquels les décisions européennes sont censées s’imposer,
fût-ce contre la volonté nationale.
Dès lors, voir le monde politico-médiatique s’interroger sur
« l’identité nationale » relève pour le moins du
paradoxe -
en tout cas en apparence. La tradition politique d’indépendance
de la France ne constituerait donc pas un pan essentiel de cette
« identité » ? Ceux-là mêmes qui, dans leurs
actes,
font bon marché de cet héritage discourent sur l’urgence de
le préserver. Sans doute ne souhaitent-ils en réalité retenir
que les aspects qui leur conviennent. Lorsqu’ils insistent sur
le drapeau ou l’hymne, ils révèlent la vision étriquée et
folklorique qu’ils se font du patriotisme. Ils voudraient en
somme que les Français aiment et soutiennent leur pays à
la manière des supporters de foot avec leur équipe préférée.
Ainsi, pour le président des députés UMP, Jean-François Copé,
« le débat sur l’identité nationale, c’est ce qui doit
nous permettre de retrouver notre mental, comme on dit en
sport » [] . Il juge
par ailleurs que l’identité nationale sera
« un thème structurant pour les dix années à
venir » [] .
Or la « fierté d’être Français » ne se décrète pas. Tout se
passe comme si le débat sur « l’identité française »
avait
été conçu comme un point de fixation, afin de
détourner l’attention des sujets fâcheux comme la crise,
le renflouement des banques, les délocalisations, le chômage, etc.
La France politique se voit amputée de ses libertés les plus
essentielles par l’intégration européenne, la nation est
dépossédée de son patrimoine (services publics, industries
nationales, etc.), et l’État de sa capacité d’intervention
- mais, rassurons-nous, nous avons une « identité »
à
« valoriser »…
Dans la vidéo de présentation du débat (1), M. Besson plaide
ainsi pour « valoriser notre identité nationale » et
« valoriser
la fierté d’être Français » ; il affirme également que la nation
française doit « concilier compétitivité et solidarité ».
Bref,
il évoque l’identité française comme s’il s’agissait d’un produit
dont nous aurions intérêt à assurer la promotion. Lorsque
le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, lance un appel
vibrant à la « défense de notre modèle culturel et de la
"Douce France" chantée par Charles
Trenet » (26 octobre),
il tente de séduire grossièrement une certaine partie de
l’électorat ; surtout, avec cette vision de carte postale, il
propose une France dépolitisée, neutralisée et soumise.
Une France pour les touristes.
L’attachement émotionnel à sa patrie n’est pas condamnable
a priori, mais s’il s’agit d’une nostalgie fruste, sans souci
d’indépendance politique et de progrès social, c’est un vain
passe-temps. Plus exactement, les parrains du débat entendent
faire fonctionner cet attachement comme un leurre : tenter
de compenser une perte de liberté bien réelle par une
démonstration indécente de fierté. Car faire de l’exhibitionnisme
avec l’ « identité nationale » ne permettra pas
de recouvrer
une once de souveraineté. De la même façon que les
célébrations aussi vagues qu’enthousiastes de la « diversité »
et du « métissage » relèvent d’une conception
ethniciste de la
société, les élans animés par une nostalgie qui n’engage à rien
sont dangereux en ce sens qu’ils brouillent les cartes.
On peut du reste s’interroger : pourquoi les concepts de
« diversité » et d’
« identité » envahissent-ils ainsi les
discours ?
Un auteur rationnel s’est frotté à ce sujet.
Dans son ouvrage La diversité contre l’égalité [] , Walter
Benn Michaels, analyse l’incroyable escroquerie politique et
intellectuelle que représente ce que l’on pourrait appeler
l’idéologie (et l’imagerie) de la diversité. Michaels montre
bien que l’obsession contemporaine pour ces conceptions
ethnico-cuturelles n’est ni anodine, ni innocente. Si les dirigeants
politiques, économiques et médiatiques font de la diversité un
« programme de justice sociale», comme il
l’écrit, c’est pour
que l’ordre néolibéral soit maintenu coûte que coûte.
Nous avons affaire à une idéologie d’accompagnement de la
mondialisation.
Selon Michaels, « à mesure que la question de l’identité
nationale affermit son emprise sur la vie intellectuelle
française - qu’on la promeuve (le président de
la République) ou qu’on la combatte (les indigènes de la
République’) - on s’aperçoit que sa fonction principale consiste
à faciliter, en le masquant, l’accroissement des inégalités
qui caractérise le néolibéralisme à travers le monde.
En somme, selon les « diversitaires » de droite comme de
gauche, il faut que tout change pour que rien ne change.
La Diversité contre l’égalité entend montrer que l’idéologie de la
diversité, copieusement relayée par les médias et
les forces du marché, sert à diviser les citoyens (par la
concurrence des « identités ») et à faire diversion afin que
les véritables luttes sociales soient étouffées sous les
revendications « sociétales ». En effet,
il vaut mieux prêcher
la « diversité » - inoffensive
économiquement, voire lucrative -
que l’égalité ou une meilleure répartition des richesses.
Ce qu’il est convenu de nommer la classe politique, toutes
tendances confondues, maîtrise parfaitement l’art de poser
des questions dont les réponses sont déterminées à l’avance.
Comme sur bien d’autres sujets, on fait mine de
s’interroger (« quelle Europe voulons-nous ? »,
« qu’est-ce
que l’identité nationale? », etc.), on organise des parodies de
débat, comme s’il y avait vraiment une intention de débattre
de quoi que ce soit, a fortiori de prendre en compte la
volonté populaire. La négation du vote du 29 mai 2005 a donné
la mesure de cet esprit d’ouverture démocratique.
Le « grand débat »
risque bien de s’avérer un théâtre d’ombres
: tout et son contraire sera dit, pendant que les processus réels
en cours se poursuivront hors des feux de l’actualité. Ce que l’on
pourrait qualifier de système post-démocratique multiplie ainsi
ce type de mises en scène pour entretenir l’illusion de
« démocratie participative ». S’interroger sur
l’identité
ne coûte rien, l’ordre établi pourrait même en sortir consolidé
: les médiaset les partis installés font de l’éducation au fatalisme
- notamment sur la mondialisation - pendant que les puissances
d’argent accroissent leur aux dépens des droits politiques et sociaux
légitimes des citoyens.
L’opportunisme et la duplicité semblent donc devoir constituer le
fil rouge de cette consultation en trompe l’œil. Quitte à débattre
d’identité, politique cette fois, pourquoi ne pas envisager
l’opportunité d’une sortie de l’Union européenne ?
LAURENT DAURÉ
Bastille-République-Nations, 8 rue du Faubourg-Poissonnière, 75010 Paris - amisbrn@yahoo.fr