Depuis des mois, Nicolas Sarkozy prend du recul, de la hauteur. Il cherche à se distancier de la triste réalité quotidienne pour la campagne de 2012. Il
prépare sa prochaine « rupture », cette fois-ci avec lui-même. Il se présidentialise tellement qu'il est hors de vue. La séquence de la semaine écoulée fut dramatique et exemplaire. Une
grosse tempête de neige autour de Paris, un ministre qui dérape, son Premier qui rebondit en critiquant les services de Météo France, puis Sarkozy qui appelle au calme son gouvernement. Ce fut le
seul commentaire du Monarque sur les sujets du moment. Rien à dire sur le Karachigate, les nouveaux déremboursements de la Sécu, ou le scandale du Mediator de son ami Servier.
Lundi, Sarkozy est aux anges Le Monarque revenait d'Inde. Un voyage, de son point de vue, très réussi. De France, on l'a vu ultra-souriant
mais les traits tirés comme un fêtard, en costume cravate câlinant les mains de son
épouse, flânant au Taj Mahal samedi pour un « chapitre intime ». On a entendu ce guide indien expliquer à la télévision que Carla voulait un fils, on a contemplé Carla en sari, on s'est amusé du casting de gardes du corps de petite taille
demandé par les services français. On a commenté des chiffres
quasi-imaginaires de contrats commerciaux prétendument signés grâce à cette visite : 15 milliards d'euros, réévalués à 17,4 milliards d'euros dès le retour du Monarque. Des Airbus, des EPR,
des équipements divers et même des Rafales ! Sarkozy est ravi : il s'est vanté d'avoir ramené plus de contrats que Barack Obama. Encore ce gros narcissisme d'un petit caïd... Nombre de ces
commandes ne sont pas fermes. La vente de Rafale, par exemple, est loin d'être acquise. D'ailleurs, en France, Olivier Dassault,
fils du fabricant des Rafales, aimerait bien qu'on rétablisse l'autorisation de corrompre les gouvernements étrangers pour faciliter les ventes : « C'est l'intérêt national de la France qui
est en jeu. » Il faut avouer que le contexte est rude pour Dassault. Le président brésilien Lula venait d'annoncer qu'il laissait à sa successeur le soin de traiter la commande des Rafales,
pourtant annoncée comme ferme par Sarkozy il y a deux ans.
A Paris, on apprend que Liliane Bettencourt et sa fille Françoise se sont réconciliées. L'affaire Bettencourt s'éteint sur ce coup de théâtre. Reste
l'affaire Woerth. L'ancien ministre des Légions d'Honneur du Premier Cercle doit être amer. Lampiste, il le sera jusqu'au bout. Le même jour, François Fillon « installait » sa commission de réflexion sur la réforme fiscale, 20 hommes et deux femmes, tous du clan/camp présidentiel. L'un d'entre
eux, Gilles Carrez, venait de publier un rapport sur l'exécution du budget 2010. Et il s'agace de l'incurie
budgétaire : Fillon et Baroin ont sous-évalué de moitié le coût de fin de la taxe professionnelle, soit 3 milliards d'euros de dérapage en 2010 ! Il pointe aussi, dans son rapport, que
les dépenses d'intervention ont dérapé de 3 milliards d'euros cette année, dont 1,7 milliard d'euros à cause d'un traitement social du chômage plus cher que prévu : officiellement, la reprise est
là. Mais en coulisses, le gouvernement poursuit discrètement la subvention de certaines embauches. Il faut, coûte que coûte, améliorer ses fichues statistiques du chômage
officiel.
Mardi, Sarkozy n'a rien à dire sur le Mediator Sarkozy n'était pas davantage là pour commenter le scandale du Mediator, ce médicament antidiabétique qui a coûté la vie à 500 personnes. Le tout nouveau
ministre du travail fut accusé de complaisance, lundi sur France Inter. En 2006, Xavier Bertrand était ministre de la Santé, quand la commission de la transparence de la Haute-Autorité de santé
(HAS) recommandait le déremboursement du Mediator pour cause d'inutilité: « Complaisance ? Vous rendez-vous compte de ce que vous venez de dire? » s'est exclamé Bertrand. Sarkozy,
habituellement si prompt à dénoncer les scandales des autres, n'avait rien à dire, même pas un mot de commentaires. Jacques Servier, le président-fondateur des Laboratoires Servier fabriquant le
dit Mediator, a été décoré de la Légion d'Honneur par Nicolas Sarkozy lui-même, en juillet 2009.
Mardi, Roselyne Bachelot est repartie à
l'offensive sur la dépendance. A l'écouter, on comprend que le discours officiel a évolué. Sarkozy s'était trop dévoilé. Les critiques contre le spectre d'une assurance privée obligatoire ont
fait mouche, ... pour le moment. Mardi, Roselyne voulait donc « incarner » le projet de réforme. Deux cas la préoccuperaient : les départements pauvres, souvent ruraux, qui ne peuvent
correctement financer le coût de la dépendance; et les « classes moyennes modestes », trop riches pour être aidées avec les dispositifs existants, trop pauvres pour s'en sortir
seules.
Lors de la réforme des retraites, le gouvernement avait aussi choisi de cibler quelques efforts (mères de famille nées avant 1955, handicap physique de plus
de 10%, régime spécial pour les agriculteurs, etc) pour masquer l'injustice générale du dispositif. Le problème de la dépendance est pourtant simple : c'est une question d'argent, de financement
du nombre croissant de « dépendants. » Et évidemment, quand on parle de financement de la solidarité nationale, la Sarkofrance se met à trembler ! D'ailleurs, le même mardi 7 décembre,
on apprenait que le gouvernement avait préparé un projet de décret sur l'assurance maladie réduisant de 5 points supplémentaires le taux de remboursement de certains médicaments aussi « inutiles » que les antispasmodiques ou les
antihistaminiques, ou de dispositifs médicaux telles les compresses, bandelettes de contrôle diabétique, seringues, lunettes et prothèses auditives.
Mercredi, Sarkozy ne connaît pas la neige Mercredi, l'Ile-de-France fut noyée sous la neige, malgré quelques alertes pourtant précises des services de Météo France. Nathalie Kosciusko-Morizet
(Ecologie) a filé à Cancun, Thierry Mariani (Transports) est avec Fillon à
Moscou. Reste Brice Hortefeux. Alors que des milliers de Franciliens étaient figés dans leurs voitures ou bloqués dans des trains dès l'après-midi, un ministre de l'intérieur, installé au chaud
dans son ministère Place Beauvau, juste en face du Palais de l'Elysée, expliquait publiquement qu'il n'y avait pas de pagaille. La preuve, les trottoirs du quartier de l'Elysée avaient été déblayés ! On crut rêver, de rage
ou de bonheur. En quelques minutes, Hortefeux a transformé un simple évènement climatique en bel accident gouvernemental. Des dizaines de milliers de Franciliens ont pris leur mal en patience. Rapidement décrié, le ministre
annula un voyage au Maroc et s'auto-justifia toute la journée de jeudi. De Moscou, Fillon expliqua que c'était la faute de Météo France. Une accusation stupide et rapidement
démentie.
Nicolas Sarkozy, lui, s'abstint de commenter l'affaire jusqu'à vendredi. Il recevait jeudi son homologue syrien, pour le convaincre de ne pas sur-réagir à
la prochaine et probable accusation par le Tribunal spécial pour le Liban du Hezbollah, proche de la Syrie, dans l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. Quelques organisations
humanitaires lui rappelèrent, dans une lettre ouverte, qu'il serait bon d'évoquer, enfin, le sujet des droits de l'homme avec Bachar Al-Assad. Dans des mémos diplomatiques américains révélés par
Wikileaks, on peut lire combien la Sarkofrance s'est couchée devant le dictateur syrien pour très peu de
résultats. Vendredi, Liu Xiaobo n'était pas à Oslo pour recevoir son Prix Nobel de la Paix. C'est la seconde
fois depuis 1936 qu'un prix Nobel est ainsi absent. La France n'a pas osé faire un communiqué de presse pour féliciter Xiaobo. Coïncidence, Jean-François Copé revenait de Chine, où il était parti
se présenter au partenaire local de l'UMP, le Parti Communiste Chinois.
Jeudi, Sarkozy ne commente plus les affaires Sarkozy n'était pas non plus là pour commenter les dernières révélations relatives au Karachigate. Lundi, Mediapart a publié un document, assurément
explosif : une lettre du 16 mai 2007, adressée par Jean-Marie Boivin à Nicolas Sarkozy, avec copie d'une facture datée de janvier 2007 pour 8 millions d'euros émise à l'encontre de la DCN pour le
sobre motif de « services rendus ». Boivin était l'ancien dirigeant de HEINE, une société-écran établie en 1994 avec l'aval du ministre du Budget de l'époque, pour faire transiter
les commissions destinées aux intermédiaires de la vente des 3 sous-marins au Pakistan. Dissoute quelques années plus tard, Boivin avait réclamé des indemnités. En 2006, il s'était plaint à un
ancien directeur financier de la DCN, Gérard-Philippe Menayas, d'avoir reçu des menaces physiques. En novembre 2007, Menayas déconseilla à François Pérol, alors secrétaire général adjoint de la
présidence de la République, de céder au chantage de Boivin. Dix-huit mois plus tard, le 24
janvier 2009, un protocole d'accord était conclu, attribuant effectivement 8 millions d'euros à Jean-Marie Boivin.
Dans la même affaire de Karachi, deux anciens responsables de la défense ont confirmé le soupçon de rétro-commissions.... il y a un an. Ce n'est que
maintenant qu'on l'apprend. Les deux hommes avaient été auditionnés par la mission parlementaire en 2009. Mais le président de l'Assemblée nationale refusait de transmettre le PV de ces auditions
aux juges. On comprend mieux pourquoi. Le 15 décembre 2009, Jean-Louis Porchier,
ancien contrôleur général des Armées, témoigna de ses soupçons dès 1994, couchés par écrit dans un rapport d'enquête en 1999 : à l'époque, il s'était étonné que les commissions prévues dans le
cadre de la vente des 3 sous-marins au Pakistan en 1994, initialement fixées à 85 millions d'euros avaient été réajustées à la hausse par le gouvernement Balladur à 122 millions d'euros, au
bénéfice, pour un tiers du montant, de deux intermédiaires largement cités dans cette affaire. Porchier dénonce le caractère « totalement excessif et injustifié » du montant final, et
accuse Balladur et Léotard d'en avoir profité. Un autre fonctionnaire, ancien directeur des transferts sensibles, précisa qu'il avait eu la preuve d'une corruption de rétro-commission sur un
autre contrat, au profit d'un membre du gouvernement.
Vendredi, Sarkozy se couche devant Merkel Vendredi, Sarkozy n'était toujours pas là. La polémique neigeuse enfle, mais le Monarque est ailleurs. Il rencontrait son amie Angela Merkel, à Fribourg.
Les deux tenaient un conseil des ministres franco-allemand, quelques jours avant un conseil européen. Là encore, Sarkozy fut discret. Il suit son « modèle ». Les conseillers élyséens ont
l'explication toute trouvée : « la France travaille discrètement pour modérer les positions allemandes et éviter d'effrayer les marchés financiers », selon des responsables français
cités vendredi par l'agence Reuters. Modérer les positions allemandes ? Sarkozy suit plutôt
sans broncher.
Il y a 10 jours, la chancelière aurait déstabilisé les marchés en convaincant l'Eurogroup de faire contribuer les investisseurs privés en cas de défaillance
d'Etat. Sarkozy était hostile à la proposition, mais il s'est couché. En juin dernier, Merkel lui avait déjà imposé d'approuver le principe d'une sanction contre les Etats déficitaire, sous forme
de suspension de droit de vote au sein des instances européennes. Sarkozy n'a pas le choix. Quel contraste avec le début de sa mandature ! A peine élu, il avait convaincu les Etats-membres d'un
Traité de Lisbonne prétendument simplifié, rapidement retoqué, à nouveau amoindri pour débloquer le fonctionnement institutionnelle de l'UE. Puis, en 2008, alors même qu'il présidait l'Union, il
joua la carte atlantiste, puis l'Union pour la Méditerranée, négligea l'Allemagne pour applaudir la Chine des JO et la Russie. En 2009, Sarkozy est au pied du mur. La crédibilité financière du
pays est fragile. La relance s'est épuisée, la reprise n'est pas venue, les comptes publics ont été plombés par des milliards d'euros gâchés par des défiscalisations inutiles. Acculé, Sarkozy
s'est lancé dans une réformette des retraites, incomplète pour sauver le régime, injuste pour calmer les marchés jusqu'en la fin du mandat.
Vendredi, Sarkozy se coucha, encore une fois. Angela Merkel fustigea un projet d'emprunts européens, proposé par le ministre luxembourgeois des finances,
Jean-Claude Juncker. Sarkozy applaudissait discrètement, tout en reconnaissant qu'il n'avait pas compris grand chose : « Je ne pense pas que nous ayons été consultés avant que cette idée soit
émise. Si nous l'avions été avant, peut-être qu'on aurait compris. »
Finalement, Nicolas Sarkozy a été incroyablement absent cette semaine. Ses conseillers devraient faire attention. A force de prendre du recul, le
Monarque s'est envolé.