Par Pierre Haski | Rue89 |
Dans cet inutile et coûteux document, l'ex-ministre du Logement offre à Nicolas Sarkozy « d'aller vers l'universalisation du monde ».
On l'attendait ce rapport de Christine Boutin sur la mondialisation… Je l'ai dévoré, de la première à la 357e page.
Verdict : entre portes ouvertes enfoncées et vœux pieux condamnés à le rester, l'ancienne ministre du Logement a produit un texte qui rejoindra très vite le cimetière, très fréquenté, des
rapports inutiles.
Titré « De la mondialisation à l'universalisation : une ambition sociale », ce rapport « intermédiaire », qui sera mis en vente tel un
cadeau de Noël le 24 décembre par La Documentation française, a déjà été remis à Nicolas Sarkozy, Président en
exercice du G20, dont on ne peut pas douter une seconde que, comme moi, il le lise avec avidité. (Télécharger le rapport… de 357 pages !
)
Quand je parle d'un texte de 357 pages, j'exagère un peu. Car les deux tiers du volumineux rapport sont constitués de contributions de hautes personnalités
extérieures à la Commission. Cette liste, comme celle des éminentes personnes consultées, comprend déjà quelques indications.
Pour un rapport sur la mondialisation, on n'y trouvera pas un Chinois, pas un Brésilien, pas un Indien, les trois puissances émergentes qui ont changé le paysage
économique mondial au cours de la décennie écoulée. En revanche, on sera surpris d'y trouver un expert de la dimension sociale de la mondialisation tel que … Jean-Marie Le Pen, étrangement le
seul homme politique de la liste, au milieu d'experts, de consultants, de dirigeants d'organisations internationales, ou d'universitaires.
Un exercice scolaire
Christine Boutin s'est livrée à un exercice très scolaire, d'accumulation de données disponibles pour tout utilisateur sérieux de Google, et tente d'en dégager 17
propositions qui devraient accompagner la présidence française du G20, qui a démarré le mois dernier.
Elle met la barre très haut d'entrée de jeu avec cette idée qui risque de bouleverser le monde :
« Imagine-t-on la force qu'aurait une minute de silence durant laquelle vingt chefs d'Etat se tiendraient en silence en pensant que toutes les trois minutes
meurent de faim autant de personnes que dans les attentats du 11 septembre 2001 ? »
Il y a un an, en décembre 2009, un sommet mondial était réuni à Rome, siège de la FAO, organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, pour se
pencher sur le problème de ce milliard d'êtres humains menacés par la faim. Pas un
chef d'Etat ne s'y est rendu, pas un seul. Alors la minute de silence du G20, non merci.
Le propos central, qu'étayent une partie des propositions, est l'idée de passer de la « mondialisation » à l'« universalisation » (il paraît que
c'est mieux), et d'y introduire une dimension sociale :
« Je propose au président de la République de franchir une nouvelle étape de la mondialisation pour aller vers l'universalisation du monde.
A la différence de la globalisation, l'universalisation respecte en elle-même le patrimoine historique, culturel de chacun. Cette proposition s'appuie sur le
partage des valeurs et la coexistence pacifique universelle, elle-même fondée sur le sens de l'appartenance de tous à une “commune humanité”. »
C'est sur son sujet central, le social, que le rapport se montre le plus faible. Il décrit de manière éloquente le secteur de l'économie sociale, porte Muhammad Yunus et sa Grameen banque (et son partenaire Danone) aux nues, et traite largement de la responsabilité sociale des entreprises.
Du social dans la mondialisation
Mais présenter l'introduction d'une dimension sociale dans la mondialisation comme une nouvelle idée qui va réconcilier les citoyens avec l'économie globalisée fait
peu de cas de l'histoire et des rapports de force.
Pourquoi n'y a-t-il pas de critères sociaux dans le fonctionnement de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), l'organisation au cœur de la mondialisation ?
Parce que les pays du Sud, tout comme les Etats-Unis, n'en ont pas voulu jusqu'ici. Les premiers par crainte (justifiée) d'un protectionnisme déguisé des pays industriels, les seconds par
libéralisme.
Voilà pourquoi lorsque Christine Boutin propose d'« intégrer le droit au travail décent aux règles internationales du commerce », elle ne tient pas compte
du monde réel.
La montée en puissance des Bric (Brésil, Russie, Inde, Chine) ne change pas ce rapport de force, au contraire. Tout ce qui risque d'entraver les échanges
internationaux débridés leur est préjudiciable, et ils n'ont aucun intérêt à l'accepter à ce stade, sauf lorsque la pression interne sera plus forte pour une amélioration des conditions sociales.
Il aurait suffit à Christine Boutin d'auditionner l'ambassadeur chinois auprès de l'OMC pour le réaliser, au lieu de rester entre soi.
La vérité est que ce rapport n'a aucune importance, ne servira à rien, et n'a aucune justification autre que d'avoir été une occupation pour une ancienne
ministre.
L'« affaire Boutin »
Christine Boutin s'est
agacée, jeudi, lors de la présentation de son rapport à la presse, lorsque les journalistes sont revenus sur la polémique de son salaire. Rappel : Le Canard Enchaîné révélait en juin que l'ancienne ministre était payée 9 500 euros par mois, plus
un secrétariat, un bureau, une voiture avec chauffeur, pour produire ce rapport, ce qui lui faisait un salaire mensuel total de 18 000 euros, un bon départ pour s'occuper de la dimension sociale
de la mondialisation.
Elle y renonçait face au tollé provoqué par ces révélations, mais conservait quand même une équipe payée, des locaux et des frais de fonctionnement pour produire ce
rapport.
Jeudi, à la question d'une journaliste qui voulait savoir si, du point de vue de l'ancienne ministre, cette polémique était « légitime », Christine Boutin
répondait :
« Je ne répondrais pas à cette question. Pour moi ce qui était en cause, c'était ma capacité à faire un travail intéressant, vous avez la réponse avec ce
rapport préliminaire. Les problèmes de la rémunération… Je suis quelqu'un qui pense que la gratuité et le don sont des valeurs essentielles. »
Le vrai problème, à l'arrivée, n'est pas cette polémique. C'est que le rapport est nul et ne sert qu'à valoriser son auteur et lui permettre toute la flagornerie
qu'il faut face à un Président « porteur de l'énergie nécessaire pour proposer aux autres chefs d'État cette commune humanité ».
Un rapport qui va rejoindre la bibliothèque de Nicolas Sarkozy. Rayon « République exemplaire ».
►Mise à jour le 11/12/10 à 13h11 : sur Twitter, @Authueil interroge : « reste a savoir combien il a
coûté ! Les acolytes de Boutin étaient très bien payés et elle a voyagé ». Une réponse Mme Boutin ?