La crise grecque et nous
«Je ne crois pas que l’on puisse faire une Europe qui soit simplement de bonne harmonie entre les nations. Il faut un
pouvoir politique européen qui soit enlevé aux nations » déclare Jérôme Monod dans l’ultra-européiste revue Confrontations Europe (janvier-mars 2010). Ce vœu d’un grand patron
français paraît désarmant de sincérité au moment où la crise financière place la Grèce sous tutelle internationale. On voit bien, en effet, les avantages que procure le fait « d’enlever » le
pouvoir aux nations : cela permet d’imposer des choix économiques qu’aucun gouvernement n’aurait osé effectuer sans la « contrainte extérieure ». « En France, le mot libéralisme était
imprononçable, alors on en a inventé un autre, Europe », expliquait ainsi benoîtement le sociologue Alain Touraine il y a quelques années (Cultures en mouvement, mai
1999).
A l’image de l’Assemblée nationale grecque qui a validé le plan de rigueur proposé par Athènes sur les recommandations de Bruxelles, les parlements nationaux
sont réduits à des chambres d’enregistrement de politiques décidées ailleurs, souvent par des gouvernements ravis de s’abriter derrière le Conseil européen ou les institutions financières
internationales. Pour achever la parabole de la dépossession des peuples, signalons que la Grèce est dirigée par le Parti socialiste local (le Pasok) qui a récemment remporté les élections
législatives sur un programme à peu près aux antipodes de celui qu’il applique aujourd’hui. Point commun aux mesures de rigueur : préserver les intérêts des possédants – même si ce sont leurs
choix qui ont provoqué la crise – et faire payer l’addition aux plus faibles : les salariés, les retraités, les fonctionnaires sous-rémunérés, les jeunes privés d’emploi et d’une éducation de
qualité. Les banques et les hauts revenus échappent, eux, à la curée.
A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles, diront certains. Erreur car, comme l’explique l’économiste Frédéric Lordon (Le Monde diplomatique
de février 2010), les Etats ne sont pas comme des particuliers : ils peuvent déterminer les recettes qui alimenteront leur budget. C’est tout l’intérêt de la fiscalité qui pourrait, par exemple,
mettre à contribution les banques ou les grandes entreprises. En France, il s’agirait par exemple, de remettre en cause le bouclier fiscal ou d’obliger Total à redistribuer à ses salariés une
partie de ses fabuleux bénéfices. Mais à Paris, comme à Athènes, le spectre du déficit public hante surtout les plus faibles : la réforme des retraites n’est pensé qu’en termes de réduction des
droits des pensionnaires, pas dans le cadre d’une réflexion plus large sur la répartition des richesses (voir l’article de Jérémy Mercier).
La conjoncture économique n’a, finalement, que peu à voir avec ces politiques injustes. Celles-ci relèvent en effet d’un choix de société effectué par les
classes dirigeantes européennes depuis 30 ans : le choix de l’inégalité. C’est le sens des traités (de Rome, de Maastricht ou de Lisbonne) qui remettent toujours à plus tard une quelconque Europe
sociale. Dans le même temps, ils privent les Etats des moyens de protéger leurs citoyens au nom de l’impératif de réaliser un grand marché intérieur. Si François Mitterrand habillait ces
politiques de grandes déclarations de principes tire-larmes contre l’argent-roi, Nicolas Sarkozy l’avoue sans détour : l’inégalité sociale est le moteur nécessaire du dynamisme économique. Le
libre-jeu du marché est censé faire le tri entre les bons et les méchants, les gagnants et les perdants. Le président français, interrogé sur l’exorbitante rémunération du patron d’EDF Henri
Proglio (2 millions d’euros par an), a ainsi tranquillement rétorqué : « il le mérite ». Ce qui veut dire que l’enseignant à qui on confie rien moins que le cerveau de nos enfants et qui gagne un
peu plus de 1000 euros par mois le mérite aussi sans doute. Le facteur qui gagne 930 euros par mois pour délivrer par n’importe quel temps le courrier, idem ? Ce choix de société est un choix
dans l’ordre des valeurs. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 avait pris soin de préciser les « hommes naissent ET DEMEURENT libres et égaux en droit ». On est bien loin de
cet objectif (lire l’article de René Robert).
Petit à petit, on cherche à habituer le citoyen à sa soumission. Les médias ont ainsi beaucoup commenté le choix des membres du Conseil constitutionnel par les
présidents de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale. Mais peu se sont attardés sur le pouvoir discrétionnaire ainsi confié, sans contrôle réel, à ces élus, qui plus est pour
composer une institution chargée de surveiller leur action ! La nomination du premier président de la Cour des comptes, le très complaisant « socialiste » Didier Migaud, symbolise ce pouvoir
exorbitant (lire l’article d’Etienne Tarride). La civilisation républicaine de la liberté dans l’égalité, de la justice dans la fraternité est à reconstruire. Peu être la violence des
événements sociaux, qui rappelle le XIXe siècle des Misérables, suscitera-t-elle un sursaut salutaire.
(République)