Philippe Cohen et Bénédicte Charles | Mardi 8 Décembre 2009
Le Président a publié un texte supposé définitif pour re-légitimer le débat sur l'identité nationale qui a mal tourné après la votation suisse. Un texte impeccable, qui accroit l'écart abyssal
que l'on constate de plus en plus entre la parole et les actes.
Peut-on à la fois être entièrement d'accord avec un discours et radicalement en désaccord avec celui qui prétend le mettre en pratique ? Le sarkozysme
nous impose, discours après discours, cette stupéfiante schizophrénie.
Ainsidu remarquable discours de La Chapelle en Vercors, dans lequel le Président
avait jeté les bases de sa conception de l'identité nationale. Avecle texte
publié par Le Mondeaujourd'hui, Sarkozy tente de redémontrer l'intérêt de ce débat après la votation suisse, surgie comme un chien
dans le jeu de quilles mis en scène par Eric Besson, peu sophistiqué il est vrai tant il paraît chevaucher les aspirations les moins nobles de l'électorat.
Comment ne pas applaudir lorsque le président dénonce la violence des réactions qu'a suscitées le vote suisse «dans certains milieux médiatiques et politiques de notre propre pays»,
lorsqu'il explique que derrière cette violence se cache «une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple»? Comment ne pas lui donner raison lorsqu'il regrette que la
«référence au peuple» soit déjà, pour certains, «le commencement du populisme», et qu'il y voit un «mépris du peuple»?
Le problème reste que le président doté d'un conseiller ventriloque a beau dire, Nicolas Sarkozy, lui, fait.
Mépris pour le peuple, quand en février 2008, il se rend à Gandrange où, entre deux propos douteux sur sa lune de miel avec Carla Bruni qu'il vient d'épouser, il promet aux salariés
d'Arcelor-Mittal : «Je ne vous laisserai pas tomber », «
Je reviendrai dans l’usine pour annoncer la solution qu’on aura trouvée ». Avant de s'empresser d'oublier Gandrange.
Mépris quand il laisse l'Assemblée nationale adopterun amendement imposant les indemnités de salariés victimes d'accidents du
travail.
Mépris encore, lorsqu'il décide de faire nommer son fils Jean à la tête de l'Epad — tout en tenant au même moment un discours sur le «mérite».
Mépris toujours,lorsqu'il répète mot pour mot un vieux discours
devant les agriculteurs.
Mépris enfin,quand l'Elysée claque 170 millions d'eurospour assurer le faste de la présidence française de l'UE, en pleine
crise économique et sociale.
Du paradoxe au foutage de gueule
«L'identité nationale c'est l'antidote au tribalisme et au communautarisme», écrit encore Nicolas Sarkozy avant de se positionner, clairement,
en faveur de l'assimilation, contre le communautarisme. Là encore, bravo!
Mais n'est-ce pas Nicolas Sarkozy qui s'est félicité de nommer des préfets «musulmans», qui a affirmé et réaffirmé son désir d'une affirmative action à la française?
Parfois, le président pousse l'art du paradoxe très loin. Quasiment jusqu'au foutage de gueule.
Ainsi lorsqu'il évoque le « non » au Traité Constitutionnel Européen: «Ne pouvant changer les peuples, il fallait changer d'Europe. La France du non a commencé à se réconcilier avec celle
du oui à partir du moment où, au lieu de la juger, on a cherché à la comprendre. C'est alors que, dépassant ce qui la divisait, la France a pu prendre la tête du combat pour changer
l'Europe».
Admirons la reprise - sans le citer - de la belle formule de Brecht sur les élites qui veulent changer de peuple. Le fait que le Traité de Lisbonne, qui reprend l'essentiel du TCE, n'ait pas
été voté par les Français — dont on a jugé qu'ils avaient suffisament mal voté comme ça la première fois — mais directement ratifié par voie parlementaire n'a pas l'air d'ébranler la belle
assurance de Sarkozy! Comment espérer se réconcilier avec les électeurs ayant voté « Non » au référendum en faisant adopter un texte jumeau par l'Assemblée ? En quoi, comme il le prétend, «
la France a pu prendre la tête du combat pour changer l'Europe »? Qu'aurait donc changé Nicolas Sarkozy de l'Union européenne ? Celle-ci n'a toujours pas de gouvernement
économique, et elle continue d'être infoutue de protéger ses salariés d'une mondialisation qui paupérise les classes moyennes et précarise sa classe ouvrière…
De même, il se félicite d'avoir créé le Conseil français du culte musulman, qui a selon lui permis que «la religion musulmane soit mise sur un pied d'égalité avec toutes les autres
grandes religions». Il occulte totalement le fait que la représentativité du CFCM est régulièrement contestée. Et que sa création a surtout signifié la reconnaissance, en France, d'un
islam politique, tant son rôle semble dépasser les simples considérations religieuses — notamment en raison de la présence de l'UOIF dans les instances dirigeantes du CFCM.
En fin de compte, si notre Président paraît si à l'aise dans l'époque, c'est peut-être que celle-ci se caractérise de plus en plus comme inapte à une quelconque mémoire et peu soucieuse de
cohérence. Voilà pourquoi notre Président est si bavard : ce qu'il dit n'est plus entendu que de façon distraite, comme un vieux refrain républicain chuchoté par un conseiller ventriloque.
Peuple féru de politique, les Français croyaient plus ou moins que « dire c'est faire », selon la formule du linguiste Oswald Ducrot. Avec Nicolas Sarkozy, le dire ronronne et le faire
disjoncte. Après lui, la politique sera, plus que jamais, à reconstruire.