On attendait la Conquête, ce biopic sur Nicolas Sarkozy, son divorce d'avec Cécilia et son accession au pouvoir suprême.
Mais le spectacle fut ailleurs. L'arrestation puis l'emprisonnement de Dominique Strauss-Kahn pour une affaire de moeurs gravissime a bouleversé la donne
politique.
Coup de tonnerre Dans la nuit de samedi à dimanche, deux anciens conseillers
de la campagne sarkozyenne de 2007 s'amusaient à Cannes. Vers minuit trente, comme ailleurs en France, la nouvelle de l'arrestation de DSK à New York s'afficha sur leurs smartphones. Le New-York
Post venait de révéler l'affaire, confirmé quelques minutes plus tard par le New-York Times, plus respectable, puis l'agence Reuters. Les deux conseillers se levèrent et s'embrassèrent. Sur le
moment, la Sarkofrance s'imaginait ainsi libérée d'un adversaire politique redoutable pour le scrutin de l'an prochain.
Mais dimanche, la vraie gagnante de ce naufrage était Marine Le Pen. Elle réagit tôt et sur le fond - une présumée tentative de viol - quand tous les autres
leaders, à gauche comme à droite, restaient entre déni et compassion. La leader du Front
National gagna quelques points dans les sondages. Et lundi, son
Politburo validait avec enthousiasme et unanimité sa candidature à l'élection présidentielle. Assez vite, l'Elysée faisait passer quelques consignes de discrétion et de retenue. Le clan
sarkozyen était finalement inquiet.
L'affaire est arrivée trop tôt. Les penchants de DSK auraient pu et du être utilisés plus tard. DSK lui-même l'avait pressenti quand, voici 2 ans, il avait
demandé à Sarkozy de retenir ses chiens. « Si on est cynique, ça arrive six mois trop tôt pour nous », a rapidement confié un ministre au Parisien. Sarkozy perdait surtout, ce dimanche, un adversaire plus bling bling que lui à propos duquel, il
expliquait encore récemment qu'il passerait « pour un pasteur méthodiste » à ses côtés.
L'affaire révéla également de mauvais clivages, sur lesquels le
Monarque ne sut pas (encore) comment capitaliser. D'un côté, à gauche comme à droite, on entendait des cris à la présomption d'innocence, des appels lyriques à la retenue médiatique. De l'autre,
la droite extrême (Vanneste) et l'extrême droite (Le Pen) lâchaient leur haine protéiforme et souvent nauséabonde contre l'ancien leader socialiste, mais d'autres, féministesde tous sexe, exprimaient leur juste indignation.
Sarkozy écrasé Ce séisme médiatique et politique a évidemment perturbé l'agenda
hebdomadaire de Nicolas Sarkozy. Officiellement, le Monarque restait calme, distant, serein. Pas question de se mêler de cette affaire, ni surtout de l'instrumentaliser. Ses conseillers lui
avaient préparé un programme de rendez-vous aux petits oignons : d'abord, de belles rencontres internationales pour faire oublier les échecs, couacs et gesticulations passées. Après son
rendez-vous avec le premier ministre du Conseil national de transition libyen, Mahmoud Jibril, samedi, Sarkozy reçut son homologue tunisien mercredi. En Libye, il attendait avec impatience la
chute de Kadhafi. Les forces de l'OTAN attaquent désormais la flotte du dictateur, et la plupart des proches de l'autocrate quittent le navire. En France, Médecins sans frontières et le HCR protestèrent publiquement des blocages sarkofrançais contre les quelques
milliers de réfugiés libyens.
En Syrie en revanche, la répression contre les protestataires bat son plein. Barack Obama lui-même a pris la parole jeudi 19 mai pour un vrai
discours télévisé à l'attention du monde arabe : « La répression échouera, les tyrans tomberont. (…) Nous avons beaucoup de raisons d'espérer ». En France, notre Monarque à court d'idées
reste coi. Il préfère les combats gagnés d'avance. En Syrie, il ne voit pas d'issue. Donc il se tait.
On lui avait aussi préparé deux déplacements en province, comme chaque semaine. Il faut se montrer proche du peuple. Le premier, mardi, portait sur le thème
de l'emploi. Même le journaliste local de l'Est républicain s'est ennuyé ferme par cette visite « millimétrée », hors du temps, sans annonces ni discussion de fond. Sarkozy promit un
retour à la croissance - comme toujours -, et ânonna sa fermeté sur la prime facultative pour les
salariés-d'entreprises-à-dividendes-en-croissance. Il n'osa pas revenir sur la polémique toute récente provoquée par Laurent Wauquiez à propos du plafonnement des minima sociaux, l'exclusion
des immigrés de l'assurance sociale et les 5 heures de travail forcées pour les bénéficiaires du RSA. Il n'eut pas non plus de commentaire sur l'envolée du chômage des seniors, constante depuis
l'automne 2008. Sarkozy voyage et serre des mains mais reste hors sol.
L'autre visite de terrain, jeudi, portait sur la sécurité, dans le Var. Là encore, Sarkozy resta discret sur l'objet même de sa visite. Rien sur les mauvais
chiffres de la délinquance violente ou la baisse des effectifs policiers ou gendarmes. Sarkozy inaugurait une gendarmerie locale toute neuve, histoire de bien montrer que la Sarkofrance soigne
ses forces de l'ordre. Le Monarque était bronzé, à force de weekends dorés à
répétition. On s'attendait à quelques commentaires ou annonces en matières de sécurité. Il n'en fut rien. Sarkozy était à court d'idées. Il rabâcha ses consignes de vouvoiement, comme en 2007. Et
promit de rester ferme sur la disparition des panneaux d'alerte de radars. Quelques députés UMP s'agacent du durcissement de la sécurité routière décidé le 11 mai dernier. En 2007, le candidat Sarkozy expliquait d'ailleurs qu'on en avait
assez fait pour la sûreté sur nos routes.
DSK instrumentalisé Finalement, avouez que Nicolas Sarkozy parut éteint, écrasé, absent. Sarkozy voyage beaucoup, mais n'a jamais rien d'important à dire. Même la grossesse de
Carla Bruni-Sarkozy, invitée du JT de Jean-Pernaut sur TF1 lundi pour parler de ...
l'illettrisme (quelle actu !) ne motive plus grand monde. Pourtant, le papa du Monarque a confirmé, enfin, le secret de Polichinelle. Et, comme le confiait un ministre, « un enfant, c'est + 5 points dans les
sondages ». Jeudi, même l'actualité cannoise était occultée par des émissions spéciales sur l'affaire DSK. Le directeur du FMI venait de démissionner, et il passait devant le juge
pour obtenir sa libération conditionnelle. La séquence était incroyable. Quelque 4,6 millions de Français regardèrent France2 jeudi soir. Depuis lundi, l'affaire dope les audiences des chaînes y compris d'information. Et
l'omni-président n'y peut pas grand chose.
En début de semaine, DSK est emprisonné à Rikers Island. La demande de libération sous caution est rejetée. Sarkozy reçut les ténors de son clan, mardi, à
l'Elysée. Il leur demanda de « montrer sang-froid, courage, unité, dignité et responsabilité dans les commentaires ». Il fallait capitaliser sur ce scandale. Et d'abord, montrer
qu'à droite, on attaque pas un homme à terre, à la différence de la gauche qui se serait précipitée sur Eric Woerth l'an dernier. On peine à comprendre le
parallèle. Woerth était soupçonné de trafic d'influence quand il était ministre, sur fond de fraude fiscale avérée par l'employeur de son épouse... Le crime dont DSK est soupçonné est une affaire
privée même si, de par l'importance de la personne, elle a un retentissement politique considérable.
La Sarkofrance veut aussi utiliser l'affaire DSK pour refaire une virginité à son Monarque. Toujours coureur mais bientôt papa, l'homme peut consolider son
image auprès de l'électorat senior ou traditionnel. Le Monarque lui-même expliqua à ses proches que le PS, à cause de l'affaire, aurait perdu la bataille de la morale. On espère faire une bouchée de François
Hollande, devenu le grand favori d'une gauche déboussolée. Jeudi, un premier sondage devait doucher les ambitions sarkozyennes. Même sans DSK, les intentions de vote lui restent terriblement
défavorables. Et 57% des sondés croient au complot contre l'ex-directeur général du FMI.
Tout juste s'est-on souvenu que Nicolas Sarkozy avait sans doute manipulé la justice pour offrir une jolie compensation de 285 millions d'euros à son ami
Bernard Tapie. Le Canard Enchaîné accusait cette semaine Christine Lagarde, pressentie pour remplacer DSK à la tête du FMI, d'avoir refusé de suivre les recommandations de ses services, d'imposer
la procédure arbitrale dans le litige Tapie/CDR en juillet 2008, puis de s'abstenir de faire appel quand les 3 arbitres donnèrent raison à Tapie aux détriments, couteux, du CDR. Autre affaire,
étouffée par le scandale new-yorkais, le Karachigate. Mediapart révélait l'existence d'un rapport de deux experts en explosifs qui invalidaient la thèse de l'attentat suicide à Karachi. Du coup,
celle d'une vengeance des services pakistanais contre la France s'en trouve renforcée. Pendant ce temps, le parquet
Mardi 24 mai, le Monarque a
organisé un « e-G8 », annoncé sur Facebook le 13 mai dernier. Des représentants des Etats membres du G8 et quelques tycoons médiatiques tel Murdoch ou Zuckenberg se retrouvent dans la
luxueuse Deauville pour discuter d'Internet. Quelques semaines après
le printemps arabe qui révéla combien réseaux sociaux et libertés électroniques pouvaient jouer un rôle formidable dans l'accélération démocratique, Nicolas Sarkozy a soigneusement évacué
la question des droits de l'homme de cette manifestation pourtant prometteuse. Le
cyberprésident n'aime le Web que bouclé et silencieux.
Mercredi dernier, « La Conquête », une description
cinématographique de l'accession de Nicolas Sarkozy à la présidence, était enfin présenté dans les salles de cinéma. Quelque 35 000 spectateurs, dont quelques anciens ou actuels proches du
Monarque, le regardèrent pour sa première après-midi. Franck Louvrier, en charge de la communication élyséen, en sorti ravi. Hortefeux fut meurtri. Parmi ses nombreuses vertus, et malgré quelques
critiques désabusées, le film était un utile rappel de la réalité d'un homme qui s'apprête, 4 ans plus tard, à nous refaire le coup du « j'ai changé » pour mieux
convaincre.