Les performances économiques de l’Allemagne et sa rigueur budgétaire suscitent en ce moment beaucoup d’admiration. Faut-il donc la copier, comme le
suggère aussi bien François Fillon que le mensuel Enjeux-les Echos ?
Emmanuel Todd : J’ai bien noté que l’Allemagne redevenait un modèle pour les élites françaises et même dans Marianne, si j’ai bien lu le
dernier Bloc-notes de Jean-François Kahn. En fait, les récents gains à l’exportation de l’Allemagne se font au détriment des autres pays européens ; ils ne dureront pas dans les pays
émergents. Par ailleurs, nous voyons réémerger une thématique datant du milieu des années 80, lorsque la politique du franc fort était censée contraindre la France à adopter une rigueur « à
l’allemande ». Cette politique géniale a abouti à faire de la France un pays massivement désindustrialisé. En somme, on nous propose aujourd’hui de liquider la moitié encore épargnée de notre
industrie, afin de faire de la France un pays de tourisme et de ruralité…
Pourquoi cette politique du franc fort n’a-t-elle pas fonctionné ?
E.T. : Les économistes et les politiques ont une vision abstraite et déshumanisée de l’économie, qu’ils ravalent à une série de tableaux. On pourrait
ainsi transformer la France en une sorte d’Allemagne en déplaçant les chiffres d’une colonne à une autre. Or, d’un point de vue anthropologique, l’activité économique est celle d’un peuple,
d’une nation, d’un groupe humain qui a certaines caractéristiques culturelles, psychologiques, mentales, des façons de vivre, d’aimer, de travailler… Personnellement, je crois que les
structures familiales nous fournissent la matrice permettant d’éclairer les comportements des peuples. Concernant la France et l’Allemagne, ces structures familiales ne sont pas simplement
différentes, elles s’opposent par leurs valeurs structurantes respectives. La famille française dominante était individualiste et égalitaire, encourageait l’autonomie des enfants et l’égalité
entre eux, ce qui a fini par conduire à la devise « Liberté, égalité, fraternité ». A l’opposé de cette matrice, la paysannerie allemande combine l’héritier unique, en général l’aîné
des garçons, l’inégalité entre les frères et une claire infériorité des femmes. Voilà pourquoi, au XXe siècle, l’Allemagne n’a pas brillé par son attachement à la liberté et à l’égalité. Elle
a même manifesté lors des années 39-45, une préférence marquée pour le totalitarisme.
Mais le monde contemporain ne rogne-t-il pas ces particularismes ?
E.T. : Bien entendu, les systèmes familiaux anciens ont disparu. Mais on ne peut en déduire une convergence mentale et culturelle entre pays. Au
contraire, la démographie illustre de façon spectaculaire le maintien de différences entre les deux pays. La fécondité allemande est de 1,3, tandis que celle de la France est de 2. En France,
où le statut de la femme est plus élevé, on peut concilier carrière professionnelle et procréation, même si tout n’est pas parfait, loin de là, dans ce domaine. Il n’en va pas de même en
Allemagne ou au Japon, où perdure la « culture patrilinéaire » (système familial qui privilégie la transmission par les mâles). La France fait plus d’enfants, probablement moins bien éduqués.
Le principe égalitaire y a freiné l’émergence d’une formation professionnelle technique. Ici, nous devons admettre que les différences économiques entre les deux pays sont ancrées, à l’insu
des économistes, des politiques et des journalistes, dans un socle anthropologique invisible.
Une bonne gestion économique d’un pays doit prendre en compte le taux de fécondité. Si l’on veut absolument imiter l’Allemagne, il faut supprimer le
tiers des enfants nés en France. Ce qui serait dommage parce que cet indicateur de fécondité est justement la preuve que le modèle français est meilleur que le modèle allemand ! Tout
simplement parce qu’avant de travailler une population doit exister… Ce n’est pas une plaisanterie : le parcours cauchemardesque des jeunes pour entrer dans la vie professionnelle témoigne
d’une tentation réelle d’écraser la jeunesse. Les partisans de l’équilibre budgétaire affirment que nous léguons une dette à nos enfants. En fait, nous leur transmettons une société sans
industrie, ce qui est bien pire.