Claire Mazeron - Tribune publiée sur Marianne 2.fr | Lundi 4 Juillet 2011
La « mission d'information sur la formation initiale et les modalités de recrutement des enseignants » confiée à Jacques Grosperrin, arrive à la conclusion qu'il faudrait supprimer les
concours de recrutement du Capes. Pour Claire Mazeron, cette suppression ne ferait qu'accentuer ce que la masterisation a déjà bien instauré: une situation intenable pour les rares étudiants
encore motivés.
On connaissait déjà Jacques Grosperrin pour son épatante proposition de créer des «
écoles du socle commun » - des écoles où les pauvres apprendraient avant tout à savoir le rester. Fort de cette vision d’avenir pour l’Ecole républicaine, le député du Doubs s’est vu confier
une « mission d'information sur la formation initiale et les modalités de recrutement des enseignants », de laquelle il ressort cette semaine qu’il faut ni plus ni moins supprimer les concours de recrutement du Capes à terme et de
l’Agrégation très rapidement.
Le document, qui s’articule en 20 propositions – la dernière concluant tout bonnement à la suppression du CAPES et au recrutement direct par les chefs
d’établissements -, est un modèle de convergence entre pédagogisme béat et libéralisme échevelé. On y propose ainsi, entre autres, de « construire le master sur le principe d’une véritable
alternance entre la pratique professionnelle et les enseignements concernant les savoirs disciplinaires et didactiques, la pédagogie et les problématiques transversales du métier (travail en
équipe pédagogique, sciences cognitives, tenue de classe, etc.) », de mettre en place « des épreuves d’admission, à caractère professionnel, en fin de master, celles-ci devant évaluer
les compétences didactiques des candidats et leur capacité à appréhender les problématiques transversales du métier et de l’école », de « centrer le mémoire de recherche sur les stages
effectués par l’étudiant » ou encore de « développer le recrutement sur la base de la validation des acquis de l’expérience ». La formation proprement disciplinaire des candidats
au métier – déjà trop souvent parcellaire -, risque de succomber définitivement sous les coups portés par les « sciences de l’éducation » et autres « modules transversaux » : ceux pendant
lesquels on fait de longs tours de table pour se présenter, où l’on « confronte ses expériences » parce-que le « formateur » n’a rien préparé et où la production journalière se limite à un
poster collectif sur paperboard d’un autre âge…
Mais Jacques Grosperrin a tout prévu : le professeur du XXIème siècle n’aura rien à voir avec l’école à papa – celle où l’on avait besoin de personnels
hautement qualifiés dans leur discipline, celle où l’on avait encore une ambition pour les élèves. Ainsi propose-t-il d’inclure au programme des futurs professeurs, dès la licence, « des
modules relatifs au socle commun de connaissances et de compétences et aux technologies de l’information et de communication pour l’enseignement ». Mieux : Jacques Grosperrin propose de
mettre en place un « master de l’École du socle commun » destiné à « favoriser l’enseignement de grands champs disciplinaires en fin de primaire et en début de collège ». On a les
marottes qu’on peut. Mais le profil type du professeur de demain est clairement posé : polyvalent, branchouille, peu encombré par ses savoirs académiques, mais surtout peu revendicatif.
D’ailleurs, s’il lui prenait l’envie de l’être, la « haute autorité en charge de la définition de références pédagogiques opposables » que se propose de créer Jacques Grosperrin se chargerait
de lui rappeler son unique rôle – celui de gentil animateur socioculturel.
Judicieusement intitulé « Réformer la réforme de la mastérisation », ce rapport surfe bien évidemment sur les déboires d’une réforme ratée et la crise inquiétante des vocations. Il serait si simple de supprimer ce concours gênant que l’on ne
sait où placer, qui coûte cher et garantit aux professeurs un statut quasi inamovible. De fait, plus personne ne veut faire ce métier, et les candidats collés au CAPES iront demain corriger le
Baccalauréat – tant qu’il existe encore. Alors même qu’on supprime 16000 postes à la rentrée, on recrute autant de vacataires, un vivier qui sera largement alimenté dans les années à venir par
les candidats « mastérisés » non reçus. Comment justifier encore l’existence d’un concours, lorsque certains CAPES proposent plus de postes que de candidats ? Pourquoi maintenir l’agrégation,
puisqu’elle fait désormais, selon Jacques Grosperrin, « double emploi » avec le CAPES qui recrute au même niveau universitaire ?
Complot ou coïncidence, il semblerait au final que la réforme de la formation des maîtres n’ait été conçue que pour saboter définitivement le modèle
éducatif français. Outre que les IUFM n’ont pas disparu, ils ont profité de la confusion ambiante pour renforcer leurs positions et élargir leurs propositions de formations , au sein
d’Universités gourmandes de moyens mais indifférentes à leurs activités réelles. Jacques Grosperrin, parlementaire de droite qui sait flatter les bobos de gauche, propose donc de les conforter
dans leur « rôle de pôles universitaires de proximité » (au moment où l’on ferme pourtant les « prépas de proximité » des petites villes…) et de « financer des recherches
pour évaluer les effets des pratiques enseignantes novatrices ». Mais outre ce renforcement, la masterisation a surtout vidé les facs des postulants professeurs : année supplémentaire à
financer sans contrepartie, charge de travail accrue entre préparation du concours, stages et rédaction d’un mémoire de recherche, service complet dès la première année… Toutes données qui
s’ajoutent à une érosion lente des candidatures depuis 10 ans, lorsqu’un salaire de débutant dépasse à peine le SMIC et que les classes deviennent peu à peu des volières en folie. En ne
tranchant pas clairement entre « Pédagogues » et « Républicains », entre tenants de la « professionnalisation » et défenseurs des disciplines, les Ministères réunis de l’Education nationale et
de l’Enseignement supérieur ont créé une situation intenable pour les étudiants encore motivés. Les pourfendeurs de l’Ecole « à la française » ont désormais beau jeu de proposer des « masters
en alternance » - ou la suppression pure et simple des concours…
Soyons clairs : la bataille est sans doute perdue d’avance, au sein d’une Europe libérale qui recrute localement ses professeurs sur la seule base du
Matser, au mieux sur un statut de fonctionnaire territorial. Mais des contre-propositions existent, à court, moyen et long terme. Assurer aux étudiants motivés par l’enseignement une formation
disciplinaire généraliste solide dès la licence, notamment par un pré-recrutement de type IPES, pour éviter les écueils d’une formation universitaire à la fois pointilliste et peu encadrante ;
conserver des concours nationaux de haut niveau disciplinaire, suffisamment pourvus en épreuves, et séparer clairement les finalités de chacun d’entre eux ; assurer aux lauréats une entrée
progressive dans le métier, dans le cadre d’un tutorat de terrain. Tout ceci coûte cher, évidemment. Et il semblerait que la masterisation, comme la réforme du lycée, n’ait eu pour unique but
que de faire des économies. Mais, comme dirait Jefferson, si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance...