Un rebond inhérent au modèle allemand
Le rebond de l’économie allemande a pris une autre envergure au second trimestre de cette année. Le PIB a progressé de 2,2% par rapport au trimestre précédent, soit un rythme annualisé d’environ 9%. Ce chiffre, que ne renierait pas un pays comme l’Inde, laisse quelque peu pantois à première vue. Il faut cependant remettre les choses en perspective et rappeler que l’Allemagne sort d’une effroyable année 2009. La récession atteignait là-bas 5% contre 2,2% en France. Bref, la reprise de l’économie allemande est à l’image de son effondrement : brutale.
L’amplitude de cycle productif allemand n’est que le reflet de l’hyperspécialisation allemande. On parle ici d’une économie très nettement orientée vers les exportations de biens d’équipements (voitures, électroménager, machines-outils…). La consommation de tels biens est par essence volatile, puisqu’en période d’incertitude économique les entreprises comme les ménages renoncent en premier lieu à ce type d’achat. En d’autres termes, l’Allemagne est une version plus volatile du cycle économique mondial.
L’effondrement des échanges internationaux constaté dès le quatrième trimestre 2008 et qui s’est poursuivi dans les deux trimestres suivants a ainsi douloureusement impacté l’économie allemande. Par la suite, le stimulus budgétaire mondial – en particulier la prime à la casse instaurée dans de nombreux pays, combinée à la reconstitution des stocks [i] a regonflé l’économie mondiale. L’Allemagne a pleinement tiré bénéfice (en plus d’une importante dépréciation de l’euro) de la spécialisation de son économie dans des biens dont les populations des régions les plus dynamiques du globe sont de plus en plus friands. C’est ainsi que les exportations de Mercedes de luxe vers la Chine ont été multipliées par trois depuis l’année dernière !
La rapidité du rebond allemand doit aussi son salut aux syndicats allemands qui ont su convaincre le gouvernement de protéger les emplois en subventionnant la réduction des heures travaillées subie par les salariés – le Kurzarbeit. Lorsque l’activité s’est effondrée, le taux de chômage est resté stable, et quand les carnets de commande se sont à nouveau remplis, les entreprises disposaient déjà de la main d’œuvre nécessaire pour s’ajuster instantanément. Le marché du travail allemand démontre une nouvelle fois son incroyable capacité d’adaptation. Rappelons que la réussite et le maintien de sa spécialisation industrielle résultent d’un consensus entre entreprises et syndicats afin de limiter la hausse des salaires et de favoriser l’amélioration de la compétitivité coût.
Un modèle à copier ?
En définitive, la situation conjoncturelle de l’Allemagne est tout simplement inhérente à son modèle et n’a donc rien d’un miracle. De ce point de vue, ce modèle peut faire rêver mais il comporte bien des désavantages. D’une part, le consensus salarial allemand – loin d’être reproductible partout – nuit au développement d’une solide demande intérieure, accentuant la dépendance vis-à-vis de l’étranger. D’autre part, une politique délibérément exportatrice peut être assimilée à une politique non coopérative, visant à exporter son insuffisance de demande. Si l’ensemble des pays du globe venaient à mener une telle politique, il faudrait exporter l’excès de production [ii] vers Mars…
Par ailleurs, j’ai déjà abondamment écrit sur les déséquilibres macroéconomiques au sein de la zone euro. Ceux-ci sont la source de la crise européenne actuelle. La politique allemande n’est pas étrangère à ces déséquilibres. En effet, rappelons qu’un surplus du compte courant signifie comptablement que l’économie est prêteuse nette vis-à-vis du reste du monde. C’est ainsi que les pays de l’Europe du Sud ont financé à crédit une croissance économique insoutenable auprès de l’Allemagne. Pour toutes ces raisons, le modèle allemand n’a rien du modèle idéal.
Enfin, maintenir la spécialisation industrielle a un coût : une demande domestique structurellement faible. Cela pose un défi de long terme. Qu’en sera-t-il lorsque les économies asiatiques monteront en gamme et produiront des biens d’équipement de qualité équivalente à ceux de l’Allemagne et à moindre coût ? Jusqu’où le consensus entre les syndicats et les entreprises pourra t-il tenir ? Le pays a pris du retard dans sa politique d’investissement public au niveau de l’éducation et de la recherche. Il existe un risque qu’un scénario à l’italienne se produise. Cependant nous sommes probablement encore éloignés de ce point charnière.
A court terme, les défis demeurent. Sous l’effet de la fin du stimulus budgétaire et de la reconstitution des stocks, le ralentissement de l’activité au sein des marchés d’exportation (Chine et États-Unis en tête) devrait induire dès les prochains trimestres une décélération importante de la machine allemande. Tandis que la faible propension des banques allemandes à prêter, combinée à au resserrement budgétaire à venir, devrait continuer de peser sur la demande intérieure. Qui sait ? Peut-être que dans les prochains mois, l’Allemagne enregistrera des performances inférieures à celle de la France par exemple. Comme dans le cas présent, cela ne sera que le reflet d’une structure économique bien spécifique et non celui d’une quelconque supériorité d’un modèle sur un autre.
[i] En période d’incertitude économique, les entreprises ralentissent leur rythme de production et vendent leur stock. Une fois celui-ci écoulé, elles le reconstituent. Ceci booste temporairement la production. Une fois atteint le niveau de stock désiré, le rythme de production peut sérieusement ralentir si les entreprises n’anticipent pas de reprise durable de la demande.
[ii] Les expressions « excès de production » et « insuffisance de demande » ont la même signification.
Seb reversus
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