Laurent Wauquiez a sans doute été convaincu par on ne sait qui (les esprits subversifs désigneront l’hôte de l’Elysée...), que sa dernière grosse
manœuvre démagogique doperait encore sa carrière politique, déjà très accélérée par son « parrain » Jacques Barrot, ancien Vice-président de la Commission européenne.
Toujours est-il que la manipulation cynique du jeune ministre (comme quoi, le rajeunissement des cadres politiques n’est vraiment pas une garantie en
soi d’en changer les pratiques !) n’est que la énième version de cette technique éculée de la diversion, qui consiste à ouvrir un contre-feu au sein même du monde du travail, pour que
celui-ci détourne son attention des spoliations dont il est victime de la part des profiteurs du capitalisme financier mondialisé.
Diviser pour régner. Convaincre les travailleurs sous-payés que leur adversaire est le « cancer de l’assistanat », et pas les actionnaires
transnationaux gavés de dividendes, et leurs acolytes, les patrons-rentiers gavés de bonus. Au passage, ces patrons-rentiers n’ont rien à voir avec les patrons-travailleurs, ceux qui créent
de petites entreprises, les développent, et qui finalement n’ont, comme leurs salariés, que leur force de travail pour vivre…
Mais ne soyons pas injustes avec Laurent Wauquiez : il a peut-être seulement cherché à nous faire rire, dans un moment de morosité nationale. Car au
fond, c’est un peu Raymond Devos qui revient parmi nous : imaginez la scène entre Wauquiez et un allocataire du RSA, un « assisté » comme il dit :
Wauquiez : « Ohé, toi, l’assisté, tu touches le RSA ?! »
L’assisté : « Oui, Monsieur le ministre : je cherche un travail. »
Wauquiez : « En échange du RSA, tu dois travailler. »
L’assisté : « Travailler ? Oui, justement, je cherche un travail ! En attendant, j’ai le RSA.»
Wauquiez : « Oui, mais pour avoir le RSA en attendant de travailler, tu dois travailler ! »
L’assisté (qui commence à trouver que le ministre à l’air si intelligent, n’est peut-être pas dans son assiette) : « Mais, Monsieur le ministre,
comment puis-je travailler alors que je n’ai pas de travail ? »
Wauquiez : « Et bien, en étant au RSA : tu travailles, sans avoir de travail, pour avoir le RSA, pour chercher un travail.
»
L’assisté (qui regarde le ministre avec des yeux de plus en plus exorbités) : « Mais Monsieur le ministre, comment peut-on travailler sans avoir de
travail pour pouvoir chercher le travail qu’on n’a pas ? »
Wauquiez : « Ah, voilà, tu renâcles, l’assisté, tu es le cancer de la société ! ».
Comme écrivait Musset : « lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer »… Agnès Verdier Molinié, patronne de l’IFRAP, cette « fondation »
championne de la « société civile » contre l’Etat (comprenez : ce lobby du fric contre l’intérêt général), qui sévissait l’autre soir chez Frédéric Taddéi sur France 3, s’indignait que «
80 milliards d’euros de prestations sociales sous condition de ressource soient distribués en France chaque année », autrement dit « 80 milliards » dépensés dans ce que
Wauquiez appelle « l’assistanat ». Il semble que ce soit plutôt de l’ordre de 65 milliards, mais ne chipotons pas. En regard, à combien se montent les dividendes versés en 2010 à
leurs actionnaires par les seules entreprises du CAC 40 ? Près de 45 milliards d’euros ! Demande-t-on aux actionnaires en question cinq heures de travail hebdomadaire ? Entendra-t-on un
ministre parler du « cancer de la rente » ?
Pire, combien d’emplois sont détruits par ce détournement de l’effort productif des travailleurs ? Le manque à gagner est abyssal : si ces dividendes
étaient directement réinvestis dans l’activité, ou s’ils servaient à doper la demande intérieure en augmentant les salaires, c’est la croissance économique et l’emploi qui seraient renforcés,
et nombre d’allocataires du RSA pourraient devenir des salariés à temps plein, et pas des « assistés », avec ou sans cinq heures de corvée hebdomadaire.
De surcroît, quand on a comparé le coût des prestations sociales sous condition de ressources avec les dividendes versés par les entreprises du CAC 40,
on n’a pas parlé de toutes ces entreprises qui disparaissent ou qui déménagent, dans le cadre de la folle mondialisation libérale à l’œuvre, qui abolit les frontières, et avec elles les
règles, encourageant l’exploitation des travailleurs des pays à bas coût, au détriment de l’emploi français et européen. C’est là que le silence de la plupart des responsables syndicaux et
politiques à gauche est assourdissant. C’est là qu’ils manquent de répondant face aux grosses ficelles des Sarkozy-Wauquiez-Parisot-Molinié. Julien Bayou, mon jeune et brillant camarade, élu
Europe Ecologie, invité de l’émission de Frédéric Taddéi déjà citée, s’y échinait, à raison, à rappeler : « il n’y a pas d’emploi, c’est là le problème ». Certes. Nous sommes dans un
terrible équilibre de sous-emploi, avec un chômage de masse insupportable. C’est là le cœur du problème de « l’assistanat », et en premier lieu, le chemin de croix des allocataires
du RSA. Mais pourquoi ?
C’est à cette question que la gauche doit répondre. On attendrait d’elle qu’elle renvoie monsieur Wauquiez à son soutien sans faille à la non-politique
monétaire de la zone euro, qui laisse notre monnaie se transformer chaque jour en un boulet un peu plus lourd au pied des entreprises et donc de l’emploi. On attendrait de la gauche qu’elle
renvoie monsieur Wauquiez à son soutien sans faille au tout libre-échange, qui encourage les délocalisations d’entreprises par pans entiers, notamment dans le secteur industriel. On
attendrait de la gauche qu’elle renvoie monsieur Wauquiez à son soutien sans faille à la libre circulation des capitaux, qui permet et encourage leur exode massif, au détriment de l’activité
en France et en Europe… On attendrait de la gauche qu’elle renvoie monsieur Wauquiez à son soutien sans faille aux banques qui ne financent pas les PME. On attendrait de la gauche qu’elle
renvoie monsieur Wauquiez à son soutien sans faille au désengagement de l’Etat de ses missions de stimulation de la croissance endogène (infrastructures, services publics, recherche,
universités, soutien à l’innovation…).
Tel qu’il s’établit, Wauquiez contre les assistés d’un côté, la gauche pour l’assistance de l’autre, le débat est bien posé pour la droite et pour son
candidat à l’Elysée. Il ne suffit donc pas de renvoyer Wauquiez et l’UMP à l’iniquité de cette désignation permanente de boucs émissaires. Encore faut-il montrer que la gauche est prête à
prendre le mal à la racine, à administrer à la France et à l’Europe la thérapie de choc dont elles ont besoin contre le véritable « cancer », celui du chômage, dont les causes s’appellent
hyperprofits, hypermobilité du capital, libre échange absolu, euro fort, dérobade des banques, inertie des pouvoirs publics...
Mais il faudrait à cet effet que la gauche rompe avec des politiques qu’elle a contribué elle-même à promouvoir, à l’unisson de Laurent Wauquiez et de
ses amis…
www.patricktrannoy.fr