En réalité, les bons connaisseurs de l'économie chinoise savent que les autorités du pays ne sont guère disposés à stimuler une véritable hausse de la
demande intérieure : comme le fait remarquer Jean-Luc Gréau, la demande intérieure chinoise ne représente que 25% de son PIB, bien moins que dans d'autres pays émergents comme le Brésil (60%)
ou l'Indonésie (65%!). Cela traduit une volonté politique davantage qu'un état de l'économie : les dirigeants chinois, considérant que leur pouvoir repose essentiellement sur la croissance,
ne veulent pas améliorer les salaires des ouvriers ni leurs conditions de travail, qu'ils considèrent encore comme leur premier avantage compétitif. Sinon comment expliquer le poids résiduel
(5 à 10%) représenté par la protection sociale dans le plan de relance adopté par le gouvernement ? Rappelons que le salaire annuel moyen atteint péniblement les 6000 dollars en Chine.
Difficile de parler de décollage ou de développement des classes moyennes.
Or, comme l'explique Jacques Sapir, le maintien structurel d'une économie excédentaire (ou d'une économie déficitaire) traduit un dysfonctionnement de l'économie. Ce déséquilibre conduit les
dirigeants à considérer le salarié productif uniquement comme un coût et non comme un client potentiel des produits fabriqués. Le modèle d'un développement économique fondé sur l'exportation,
dont la Chine est le prototype actuellement en vogue, est pathologique. Il n'a aucun caractère universel, par définition, puisque une économie mondiale qui ne serait constituée que de pays
excédentaires est une imposibilité mathématique.
Pourtant, c'est ce modèle qui est considéré comme vertueux et brandi par les élites depuis trente ans comme la solution de tous nos maux. L'explosion du crédit est concomittante de la
désindexation des salaires et des prix depuis les années 1980. Ce n'est pas un hasard mais la tenative désespérée de maintenir une demande dans un contexte de dépression salariale mondiale
provoquée par dumping social des pays émergents et en premier lieu de la Chine qui s'est voulue l'atelier du monde pour son malheur et pour celui des prolétaires chinois qui vivent une
vértiable régression de leurs conditions de vie et de travail depuis la fameuse ouverture qui nous est présentée sous un jour faussement souriant.
Or, ce facteur-clef de la crise systémique que nous connaissons est totalement ignoré. On nous parle de régulation (sans la faire), d'encadrement du crédit, d'investissements et, de plus en
plus de réformes structurelles susceptibles de limiter les déficits publics, mais jamais d'augmenter les salaires et les pensions, ce qui impliquerait de protéger le marché, au moins à un
niveau européen, ce qui serait aussi une façon de contraindre le gouvernement chinois à vraiment se trouner vers son marché intérieur. Au contraire, on nous propose de sortir de la crise par
le bas : en diminuant le nombre de fonctionnaires, les prestations sociales (Ah, l'imposition des indemnités des accidentés du travail!), les pensions de retraite (c'est pour bientôt).
Le désir irrépressibles des élites politiques et économiques de refermer la parenthèse de la crise sans en tirer de leçon vraiment efficiente ne pourra aboutir qu'à laisser se développer
plusieurs bulles : celle des bons du trésor américains, mais aussi celle des matières premières, qui ont tendance à fonctionner comme des valeurs spéculatives, celle de l'immobilier chinois
(qui camoufle mal une gigantesque corruption des responsables locaux chinois), etc. D'où le pronostic de Jacques Sapir pour lequel, dès que les fonds injectés par les états se seront épuisés,
la course à la spéculation s'imposera comme une tentation irrésistible aux banques confrontées à la baisse de la consommation des ménages: « En 1930 aussi, les économies
occidentales avaient connu un rebond de croissance. »
(source Marianne2.fr)