Ce pourrait être le titre d'un mauvais polar. Cela ressemble plutôt au dernier épisode de l'affaire Takieddine.
L'affaire Takieddine a tout de l'affaire d'Etat, et d'ailleurs, l'Etat s'en inquiète. Pour celles et ceux qui auraient raté quelques épisodes, ou qui ne
seraient malheureusement pas abonnés à Médiapart, voici donc un résumé des révélations (ou confirmations) apportées par le site d'informations depuis le 10 juillet
dernier.
Une nouvelle fois, force est de constater que de telles révélations, dans d'autres démocraties, auraient provoqué l'ouverture de nombreuses enquêtes,
parlementaires ou médiatiques, et conduit assez sûrement l'Exécutif à s'expliquer publiquement. Mais nous sommes en France, et, en France, on dit officiellement que « la justice doit
suivre son cours » en espérant bien tout faire pour enterrer la chose.
1. Ziad Takieddine est un
intermédiaire cité dans quelques gros contrats d'armement : vente de sous-marins Agosta au Pakistan (Agosta, 1994), vente de frégates à l'Arabie Saoudite (Sarawi II, 1995),
équipement de surveillance pour l'Arabie Saoudite (Miksa, en 2003, annulé par Chirac). Ceux qui selon Mediapart, ont fait sa fortune, ont été conclus par le gouvernement Balladur. S'agissant
de contrat d'armement et donc de commissions versées à des intermédiaires, le ministre du Budget de l'époque devait valider la déductibilité fiscale de ces commissions dans les comptes des
vendeurs français.
3. Résident fiscalement en France, il fut cependant exonéré d'impôt sur la fortune ou sur le revenu depuis 2002, ses propriétés étant domiciliées dans
des paradis fiscaux.
4. Il a fréquemment invité quelques proches de Nicolas Sarkozy dans ses propriétés (Brice Hortefeux, Pierre Charon, Goubard, ) et même le ministre du
Budget entre 2004 et 2007, Jean-FrançoisCopé.
5. Le contrat Miksa, annulé par le président Jacques Chirac en 2004 était l'un des plus curieux. Son objet, la surveillance des frontières de l'Arabie
Saoudite, était directement l'affaire du ministère de la Défense. C'est pourtant Claude Guéant, directeur de cabinet de Sarkozy ministre de l'intérieur, et Brice Hortefeux, conseiller auprès
du ministre, qui prirent en main l'initiative et la négociation. Selon Mediapart, Ziad Takieddine
devait toucher une commission de 350 millions d'euros.
6. En mars dernier, Ziad Takieddine a été interpelé par la police en sortant d'un jet au Bourget, qui ramenait deux journalistes français venant
d'interviewer le colonel Kadhafi. L'intermédiaire avait sur lui quelque 1,5 million d'euros en
liquide.
Le 28 juillet dernier, Mediapart affirmait ainsi que :
« Grâce à l'appui du ministère français de l'intérieur, Ziad Takieddine a notamment obtenu, en avril 2007, en pleine campagne présidentielle, des
commissions occultes sur un marché de livraison de matériel de guerre électronique vendu par la société i2e (filiale du groupe Bull) à la Libye. Sur ce premier contrat, destiné à crypter les
communications du régime et à contrer la surveillance des services secrets occidentaux, un montant de 4,5 millions d'euros a été versé à M. Takieddine. D'autres versements suivront.
»
Mediapart va plus loi en expliquant que Ziad Takieddine « aurait promis à Claude Guéant «un contrôle total» sur les futurs marchés signés en
Libye ». De septembre à décembre 2005, Ziad Takieddine a ensuite organisé, d'après Mediapart, des visites auprès des autorités libyennes de Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, et Brice
Hortefeux (pourtant ministre des collectivités territoriales).
Pour preuve, Mediapart publie un courrier officiel signé de Nasr Al-Mabrouk Abdallah, secrétaire des Comités populaires de la sûreté nationale de Libye,
daté du 22 juin 2005, invitant officiellement Sarkozy à venir en Libye « le plus vite possible». Le site fait également état de « plusieurs notes manuscrites – en arabe »
préparant ces rencontres. Ces notes sont rédigées par Ziad Takieddine, « généralement adressées à Abdallah Senoussi, chef des services spéciaux libyens, beau-frère de Kadhafi et cerveau
de l'attentat du DC10-UTA, dont les liens avec Ziad Takieddine et Claude Guéant ont déjà été évoqués par Mediapart »
8. En décembre 2007, Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée, a nié sous serment que ces rencontres poursuivies pour la libération des
infirmières bulgares aient été accompagnées de négociations parallèles et secrètes de contrats.
Pourtant, Mediapart cite les notes de Takieddine et publie un
document officiel du ministère de l'intérieur. Les contrats secrets y sont cités :
vente d'un système de fabrication de passeports et cartes d'identité biométriques, « modernisation de l'aviation militaire, des mirages F1», « projet de protection des frontières et des
ports » par la société Sagem. Le patron de Sagem de la société a été invité en septembre 2005.
10. Mediapart confirme le soupçon d'une corruption de haut niveau, au coeur du clan Sarkozy. Dans l'une de ses notes à Claude Guéant citées par Mediapart, Ziad Takieddine prépare en effet
une rencontre préliminaire en Libye, fin septembre. Et il mentionne l'un des objectifs secrets de cette visite : «L'autre avantage: plus d'aise pour évoquer l'autre sujet important, de la
manière la plus directe...» Il ajoutait : «Il est indispensable que le volet "commercial" de la visite ne soit pas mis en avant par les préparatifs officiels. Seulement comme un
point important dans le cadre des "échanges" entre les deux pays dans le domaine de la lutte contre le terrorisme.»
11. Sarkozy était si attentionné envers Kadhafi qu'il laissait son ami de trente ans
Brice Hortefeux s'occuper du dossier, alors que ce dernier n'avait institutionnellement aucun rôle théorique à jouer en la matière. Ainsi, en novembre 2005, Brice Hortefeux, ministre délégué
aux collectivités locales, écrit pourtant aux autorités libyennes vouloir «favoriser les relations entre la Grande Jamahiriya et la France dans le cadre de la sécurité intérieure et des
coopérations décentralisées». Le 11 juin 2007, Takieddine promet, par écrit, la visite prochaine de Brice Hortefeux pour oeuvrer à la libération des infirmières bulgares contre la
conclusion d'« accords entre les deux pays, dans le domaine de la sécurité (frontières, cartes d’identité, passeports, et autres), Immigration. Signature d’accords souhaités par la
France, faisant suite à la dernière visite du Ministre en Libye. »
12. Ces révélations nous permettent aussi de comprendre que le candidat Sarkozy de 2007 nous a bien menti avec son sketch si fameux sur l'éthique et la
défense des droits de l'homme dans la politique étrangère. Quand il était ministre de l'intérieur, il fricotait déjà avec le colonel Kadhafi.
Quelques mois plus tard, Jacques Chirac interrompt ces négociations parallèles du clan Sarkozy avec le clan Kadhafi au profit de Dassault. Mediapart
cite Jean Guisnel son livre Armes de corruption massive (éd. La Découverte, 2011).
13. Ces négociations Sarkozy/Kadhafi jusqu'en 2007 ont-elles contribué à renforcer la défense militaire libyenne ? En avril 2006, Takieddine avait «
introduit en Libye un groupe spécialisé dans la guerre électronique, I2e, basé à Aix-en-Provence, et son patron Philippe Vannier, actuel PDG du groupe Bull ». Il s'agissait de vendre
une sécurisation du système de radar, efficace à contrer le système d’écoute et d’interception américain Echelon. La société I2e se revendique du soutien de Nicolas Sarkozy. Le premier
contrat sera de 33 millions d’euros pour « équiper l’état-major de la marine libyenne ». « Le 10 avril 2007, I2e signe parallèlement des contrats de consultants avec deux
sociétés offshore de M. Takieddine (Como holding et Tri Star holding) », et, toujours Mediapart, Takieddine est rémunéré par I2e entre décembre 2007 et octobre 2008 pour « 4,5
millions d’euros de commissions que la loi française proscrit depuis 2000 ».
14. Quelques heures après le départ de Kadhafi du sol français, le 13 décembre 2007, Claude Guéant ment devant la commission d'enquête parlementaire sur
la libération des otages bulgares. Il explique avoir défendu « des arguments humanitaires, d’image et d’ordre politique » sans « aucune contrepartie, je l’ai déjà dit et je le
répète: la France n’a pas déboursé un centime ; la France n’a pas conclu le moindre contrat pendant les discussions sur la libération des infirmières et du médecin ; la France n’a pas échangé
leur élargissement contre des perspectives de coopération supplémentaires.» En fait, révèle Mediapart, la négociation pour la libération des infirmières bulgares avait secrètement
commencé pendant la campagne présidentielle de 2007.