Serait-ce une jacquerie ? Toute la semaine, Nicolas Sarkozy serait
resté « serein ». Coûte que coûte, les conseillers du président relayent le message. La chaîne pénale s’emballe dans la contestation après ses provocations verbales sur
le drame de Pornic. L’éthique et la compétence de son équipe sont mises à mal dans « l’affaire des avions ». Sarkozy s’en étonne. Jeudi soir, il livre un long monologue
jamais contredit, devant 9 Français sur TF1. Magistrats, policiers et avocats défilent. Quand il parle, il peut rester serein, on ne l’écoute plus.
Problème de comportement
Jeudi 3 février, Nicolas Sarkozy avait lâché une violente salve contre les personnels judiciaires, pénitentiaires et policiers dans le
cadre de l’affaire Laëtitia : « il y a eu un certain nombre de dysfonctionnements graves (…). Ces dysfonctionnements, j'ai demandé aux deux ministres, Michel Mercier et Brice
Hortefeux, de les sanctionner ». Sans attendre les résultats des enquêtes internes, le candidat de l’UMP a déjà désigné ses boucs-émissaires, pour mieux instrumentaliser un fait
divers dramatique.
La réaction ne s’est pas faite attendre. Le ras-le-bol fut général, la mobilisation inédite. Dimanche, et pour la première fois depuis
2002, syndicats de magistrats, de policiers et de personnels de justice publiaient un communiqué commun dénonçant « cette mise en accusation systématique », « alors
que le dysfonctionnement de l’administration et ses carences évidentes trouvent leur source dans la mise en œuvre de la Révision Générale des Politiques Publiques. » La modernisation
des forces de l'ordre reste une belle promesse de tartuffe. La réorganisation des zones de compétences gendarmerie/police fait craindre des réductions d’effectifs. En cinq années de mandat,
Sarkozy aura remis le nombre de policiers et gendarmes à leur niveau d’il y a 10 ans. Côté justice, le budget de la Justice augmente de 40% depuis 2002, dont 4,5% en 2011, pour dépasser les 7
milliards d'euros. Mais cette hausse comprend surtout des programmes immobiliers pénitentiaires. Et cette augmentation ne suffit pas à rattraper le retard français sur ses voisins européens :
en 2008, la France était classée 35ème sur 42 pays européens par le Conseil de l'Europe. Enfin, les statistiques de la délinquance violente restent mauvaises, au grand dam du Super Flic
Sarkozy.
Les uns après les autres, les magistrats du pays tout entier rejoignent la contestation. Lundi, l’Elysée envoie quelques proches riposter
sur les ondes : François Fillon convoque une réunion d’urgence à Matignon, et tente ensuite de minorer les propos présidentiels. L’argumentaire officiel évolue, Fillon est moins affirmatif
sur les dysfonctionnements éventuels. Mais il ravive la mobilisation. Michel Mercier, le garde des sceaux, appelle au calme. Eric Ciotti, ce député qui s'est vu confier une mission sur
l'application des peines par Nicolas Sarkozy lui-même, demande « un plan Marshall pour la justice et la police, qui doivent être traitées globalement ». Christian Estrosi
explique, jeudi, que la question des moyens insuffisants n’est pas une excuse.
Jeudi, la totalité des audiences étaient suspendues. Simples juges ou présidents de TGI, avocats, greffiers, policiers, partout en France,
on manifeste. Même le père adoptif de la jeune Laëtitia était de la partie ! Les marches des palais de justice se couvrent de contestataires.
Impunité présidentielle
Le weekend dernier, on apprit que Michèle Alliot-Marie a utilisé un second jet privé lors de son périple
tunisien à Noël. Lundi, elle bafouille qu’elle avait elle-même avoué son parcours. Sa défense tombe à plat. Le prêt d’un jet n’était donc pas fortuit ;la ministre justifie l’usage
d’un jet à cause des émeutes tunisiennes, ce qu’elle contestait 5 jours auparavant. Et son généreux ami millionnaire Aziz Miled n’était pas un homme d’affaires spolié par le clan Ben Ali mais
un fidèle soutien du régime depuis 24 ans comme le détaille le site Mediapart. Le même jour, des journalistes belges s’interrogent sur la présence de deux avions à Bruxelles, pour le sommet
européen de vendredi, l’Airbus présidentiel A330-223 et un Falcon 7X. En fait, Nicolas est parti discrètement avec Carla à New-York. Le voyage est privé. Le couple Sarkozy le paye au tarif
commercial, soit environ 8 000 euros pour l’ensemble, soit moins de 10% du coût réel du trajet.
Le lendemain, les députés s’émeuvent en apprenant, en pleine séance de questions au gouvernement, que François Fillon lui-même a bénéficie
d'autres faveurs, celle du gouvernement Moubarak pour ses vacances familiales en Egypte en décembre : hébergement et voyage gratuits ! Les services du premier ministre n’attendent pas
la publication du Canard Enchaîné pour balancer un communiqué de confirmation et justifier qu’on ne refuse pas l’invitation d’un dictateur allié.
Mercredi, le Président des Riches livre une communication incroyable sur « la prévention des conflits d'intérêts » en
conseil des ministres, une communication qu’il qualifie lui-même de « très importante » : il faut que tous les collaborateurs du Monarque comprennent que les temps ont changé
! Roulements de tambour : primo, les « attentes des citoyens » seraient « plus vives que par le passé et elles sont légitimes. » Sarkozy était-il
sourd ? Lui et ses proches nous répètent, comme justification de la rigueur, que « la France vient de traverser la plus grave crise depuis un siècle »
(Estrosi, jeudi 10). Malgré les polémiques Woerth/Bettencourt, les déboires de Joyandet, les cigares de Blanc, Sarkozy s’étonne encore des « exigences contemporaines en matière de
morale publique ». I faut avouer qu'il avait donné le mauvais exemple : invitations privées aux Etats-Unis ou au Mexique, prêt des yacht et jet de Bolloré, dîner au Fouquet’s,
escapades intimes toujours accolées à de faux prétextes officiels, enquêtes de la DCRI sur les rumeurs d’adultère, tous ses signes ostentatoires de Bling Bling ou de privatisation des moyens
publics à son seul bénéfice lui ont coûté sa popularité dès l’automne 2007. Et que dire de la machine présidentielle au service de la campagne électorale du Monarque ? Les petits-déjeuners
hebdomadaires avec les parlementaires UMP à l’Elysée, les meetings cachés avec des militants en marge des déplacements de terrain, les dîners du Premier Cercle ? Que dire du népotisme trop
assumé dans les Hauts-de-Seine, du retrait de la candidature de son fils Jean à la tête de l’EPAD aux attaques contre Patrick Devedjian à la tête du département ?
« Ce qui était commun il y a encore quelques années peut choquer aujourd'hui. Cela doit donc être strictement
encadré. » Cette phrase est étonnante. Visiblement, Sarkozy n'en revient pas, ne comprend pas. Qu'imaginait-il quand il promettait, en 2007, une République irréprochable ? Il lui faut
encadrer des pratiques non parce qu’elles seraient condamnables mais parce qu’elles choquent ! Sinon, c'est pas vu, pas pris ! Le Monarque, qui revient d’une escapade new-yorkaise,
demande à ses ministres de « privilégier la France. » Deux poids, deux mesures.
Paroles de Président
Jeudi 10 février, Nicolas Sarkozy intervient sur TF1, pour une seconde émission avec des « vrais » gens sélectionnés par la
Rédaction de TF1. Paroles de Français contre langue de bois présidentielle. L’exercice était attendu, mais il fut raté. Cela fait des mois que le candidat joue la proximité et le devoir. De
vœux en visite de terrain, il répète son triptyque : la rigueur est nécessaire pour rester indépendant, la délinquance a évolué, la dépendance est son chantier. Sur TF1, Sarkozy nous
livra un condensé mal ordonné, brouillon et éprouvant de ses 18 mois de tables rondes de terrain et monologues électoraux.
Ses conseillers avaient pris soin de sélectionner d’autres « témoins » que ceux invités en janvier 2010. Il fallait
éviter que des citoyens grincheux confrontent leurs déceptions. Ensuite, Sarkozy monopolisa la parole pendant les 2h30 d'émission sans coupure pub. Il pu ressasser ses vieux arguments : les funestes 35 heures,
pourtant contournées et déplafonnées depuis 2003 seraient la cause principale de notre décrochage de compétitivité ; la dépendance, déjà annoncée il y a un an, est toujours la priorité de
l'année ; il serait seul à défendre la régulation des marchés de matières agricoles au sein du G20, et le monde « est un village »; parlons de la réduction des déficits
publics est nécessaire mais pas de la fiscalité des plus gros revenus. Il fait l'éloge du mouvement, « pour préserver notre modèle social », mais personne ne lui demande si
préserver le bouclier fiscal, les grandes fortunes, ou dérembourser les frais de santé font partie de cette feuille de route.
Quand il ment, personne ne le contredit. La santé serait gratuite en France.
S'est-il déjà fait rembourser une paire de lunettes ? Sur l'insécurité, il prétend que la hausse de la délinquance violente provient des mineurs et des
« multi-récidivistes ». C'est faux. Sur la justice, il promet des jurés populaires pour ces « dangereux délinquants sans règles ni valeurs.» Il y a déjà des
jurés dans les procès d'assises. Sur l'emploi, il promet, grand seigneur, 500 millions d'euros de plus pour aider les chômeurs de longue durée. En 2011, il a réduit les crédits de l’emploi, et
notamment le nombre de contrats aidés de 27% cette année ! Sur le pouvoir d'achat, il assène que la défiscalisation des heures supplémentaires a aidé 5 millions de Français. En fait, elle
a détruit précipitamment l'emploi et procuré aux entreprises un formidable effet d'aubaine. Sur la montée du chômage, il s'excuse à peine et promet qu'en 2011, « ça va marcher
! ». Sarkozy avait promis que le chômage baisserait dès 2010, il a cru de 3%, et malgré un recrudescence des radiations et désinscriptions à pôle emploi. La réduction du nombre de
plans sociaux masque l'envolée du nombre de ruptures conventionnelles, un dispositif, lancé en pleine récession, qui a favorisé le licenciement de seniors.
Ce jeudi, les promesses furent rares et modestes : 500 millions pour l'emploi pris sur d'autres budgets publics (lesquels ?), un bonus/malus pour les
entreprises de plus de 250 salariés pour favoriser l'apprentissage ; 400 bourses pour l'installation de médecins en zones rurales ; et le refus de taxer les plus-values sur les résidences
principales. De temps à autre, il lâche quelques énormités provocatrices : « la première des préventions, c'est la certitude qu'a le délinquant majeur ou mineur d'être sanctionné
s'il commet un délit.» Ou encore : « ...Faudrait s'entendre sur la pénibilité... ce qui est pénible, c'est d'être au chômage. » Contre les magistrats frondeurs, il défend son
monopole du coeur.
Apprenti président
En fin d'émission, Pernaut l'informe que Moubarak a délégué le pouvoir à son vice-président. Sarkozy devient lyrique sur la
« jeune démocratie égyptienne ». Il y a 10 jours, son premier ministre sermonnait Jeannette Bougrab, secrétaire d'Etat à la jeunesse, qui avait osé souhaiter publiquement le
départ de Moubarak. Il y a 10 jours, une éternité. En coulisses, l'administration française reste à la remorque. Elle ne supporte pas que les Américains aient poussé Moubarak vers la
sortie. Le lendemain, l'autocrate égyptien quitte le
pays.
Vendredi, Sarkozy est toujours serein, et même satisfait. Il est à Annecy, défendre la candidature olympique
de la ville pour 2018. Il « arbore sa mine des bons jours. Celle des lendemains de télé qui se sont bien passées.» Les Français ont été moins nombreux qu'en 2010 à le regarder,
mais il a attiré quand même 8,3 millions de téléspectateurs. La quasi-totalité des éditorialistes, à l'exception du Figaro, ont raillé l'exercice. Ceux qui suivent le président dans ses
tournées provinciales étaient particulièrement épuisés. Mais Sarkozy est heureux. Il se permet des métaphores, on croit au clin d'oeil pour 2012 : « Pour devenir président de la
République, c'est un très long chemin ! C'est pire que pour les JO. Au début, personne n'y croyait et puis en chemin ils étaient un peu plus nombreux, ça c'est vrai, et le soir de
l'élection tout le monde y croyait ! »
Sarkozy est dans sa bulle. Il ne comprend pas la colère des uns, répond à côté à l'inquiétude des autres, évacue des
pans entiers de la crise actuelle. La semaine dernière, un rapport de son propre ministère du travail s'attardait sur les ravages du travail de nuit qui frappe 3,5 millions des
salariés.
juan Sarkofrance