En pages 2 et 3, figure une grande interview de Jean-Luc Mélenchon, qui pilonne le "capitaine de pédalo" François Hollande, récuse la ligne de rigueur
acceptée par le Parti socialiste, et pousse l'excès verbal jusqu'à avoir cet échange avec les journalistes qui l'interrogent :
"Question : La France doit-elle payer toute sa dette ?
Réponse : Ceux qui veulent nous faire rembourser rubis sur l'ongle nous prêtent toujours plus cher. Il faut rendre les coups. Il est donc normal
qu'on s'interesse au contenu de la dette. J'appuie le mouvement qui s'interroge sur sa légitimité et demande un audit."
En tenant ses propos, Jean-Luc Mélanchon se situe dans le cadre de la doctrine de la"dette odieuse" admise par certains économistes. Au sens étroit, il s'agit de dettes illégitimes contractées par des régimes dictatoriaux contre la volonté et
l'intérêt du peuple auprès de créanciers conscient de cette situation illégitime. Le sens tend à s'élargir. Wikipedia écrit :
"Aujourd'hui, de nombreuses voix s'élèvent en Europe, notamment parmi les organisations et mouvements sociaux tels que ATTAC, le CADTM, pour dénoncer le caractère odieux des plans d’austérité imposés par le FMI, la Banque centrale européenne et l’Union Européenne aux pays du Nord et des
dettes qui en découlent. Ces plans sont assortis de conditions qui violent la Charte des Nations-unies (licenciements massifs dans la fonction publique, démantèlement de la protection
sociale et des service publics, diminution des budgets sociaux, augmentation des impôts indirects comme la TVA, baisse du salaire minimum, etc) (...).
Pour avancer dans la perspective de l’identification de la dette odieuse, ces organisations (ATTAC, CADTM, etc.) préconisent le recours à des
audits consistant à analyser les prêts sous l’angle économique,
politique, juridique, pour ensuite être fondés légalement à répudier toutes les dettes odieuses. Certains pays sont dotés de dispositions constitutionnelles qui prévoient explicitement le
recours à l'audit (Brésil, Constitution de 1988)."
Le concept de dette odieuse peut même presque se prévaloir de l'appui américain, qui en a utilisé les caractéristiques (en évitant quand même de
prononcer le mot pour ne pas le légitimer officiellement) pour récuser la dette de Saddam Hussein après l'invasion de l'Irak.
La notion de dette odieuse récusable est donc bien connue, y compris d'économistes sérieux et y compris du gouvernement américain dans les cas où cela
les arrange (la dette irakienne récusée était en partie dûe à la France).
Pour autant, le pays qui se lance dans une telle récusation ouvre un champ contentieux important.
Il est bien plus raisonnable, et c'est déjà une rupture forte, de proposer, comme Marine Le Pen, une sortie ordonnée de l'euro et la récupération de
notre souveraineté monétaire afin d'éviter l'augmentation exponentielle de la dette sous l'effet des manipulations des créanciers et des spéculateurs.
Sur ce point, Mélenchon reste encore ambigu, et il ne fait que simuler la fermeté quand il répond au journaliste :
"Il y aurait une mesure efficace : que la BCE prête aux Etats à 1,25 % comme elle le fait aux banques privées qui, elles, prêtent ensuite à 18 % à
la Grèce. Coupons ce circuit ! Permettons l'emprunt direct ! La spéculation sera immédiatement étouffée."
Cette mesure serait certes efficace, mais elle ne cesse d'être refusée par l'Allemagne et par la BCE, qui se retranchent derrière le traité de
Lisbonne, qui l'interdit. On pourrait objecter qu'il est possible de modifier le traité de Lisbonne. Ce traité n'est pas certes intangible ; l'Allemagne et la bureaucratie européenne ne se
privent d'ailleurs pas d'en proposer des modifications quand elles vont dans le sens de moins de plus de fédéralisme et plus de rigueur. Cependant, pour obtenir une modification des traités
allant dans le bon sens, la France n'obtiendra aucun soutien dans les conditions actuelles.
Une avancée ne pourrait advenir que si un gouvernement français futur montrait une vraie fermeté dans sa politique de récupération de souveraineté, en particulier monétaire, cette
vraie fermeté consistant à être prêt si nécessaire à sortir de l'Union européenne.
Catherine Ségurane