Les chauffeurs routiers dans les griffes de la mafia du transport
Les patrons de l'Ouest emploient de plus en plus de chauffeurs de l'Est. Pour dénoncer la mafia du transport et le dumping social qui fait rage dans le transport routier, les syndicalistes du
Benelux et français interpellent sur l'A6 à Capellen, les victimes de ce système: les routiers.
Quatre syndicats (OGBL-ACAT, FGTB-UBOT, CGT et FNV) ont distribué aux routiers un fascicule traduit en 12 langues pour les interpeller sur le problème du
dumping social.
Photo: Maurice Fick
"Les seules victimes de tout cela, c'est vous: le chauffeur professionnel! Le seul gagnant c'est la mafia du transport!" Le message, rédigé en 12 langues
dans un fascicule, est tendu ce vendredi matin, "à tous les chauffeurs pour les rendre attentifs au dumping social", résume Romain Daubenfeld, secrétaire central de l'ACAL, le syndicat
transport sur route de l'OGB-L.
Le dumping social est né du fait que des patrons luxembourgeois, belges, néerlandais ou français créent des filiales bidon en Europe de l'Est pour y
embaucher des chauffeurs et les payer au tiers de ce que gagnent les chauffeurs en Europe de l'Ouest.
Les uns perdent leur job, les autres travaillent dans des conditions misérables. Le patron empoche la différence. "Pour le même travail, un chauffeur
touchera environ 1.800 euros en France, plus ou moins 2.200 euros en Belgique, 2.700 euros au Luxembourg et... 1.300 euros en Slovénie. Ils sont payés selon la législation de leur pays mais
travaillent ici, c'est ça le problème", explique Alain Durant, permanent syndical de la FGTB-UBOT.
"Louer une adresse pour 40 euros par mois"
Début février, une délégation de l'UBOT (Union belge des ouvriers du transport), la section transport routier de la FGTB, s'est rendue à Bratislava en
Slovaquie pour voir si les sociétés de transport s'étaient mises en conformité avec le règlement
européen régissant la profession de transporteur routier et l'implantation d'une société dans un autre pays.
"On a constaté la même chose qu'il y a deux ans: des sociétés boîte à lettres qui existent sur papier mais pas physiquement!", explique Alain Durant. Et
au permanent syndical de la FGTB-UBOT, venu avec son armada sur l'aire de Capellen, de citer l'exemple flagrant de la firme Company House.
Alain Durant, permanent syndical de la FGTB-UBOT: "Pour le même travail, un chauffeur touchera environ 1.800 euros en France, plus ou moins 2.200
euros en Belgique, 2.700 euros au Luxembourg et... 1.300 euros en Slovénie".
Photo: Maurice Fick
Une société de location d'adresses fictives installée en Slovaquie "où toute société étrangère peut louer une adresse pour 40 euros par mois!" sans avoir
ni de bâtiment administratif, ni de garages ou de quais de chargement, comme l'exigent pourtant les règles européennes. En février, les bureaux de Company House hébergeaient 250 sociétés, selon
le syndicaliste.
"Licenciements à gogo au Luxembourg"
"Ce qui est sûr c'est que toutes les sociétés qui ont entre 20 et 30 camions ont des chauffeurs de l'Est. Et ceux qui n'en ont pas encore, en auront dans
l'année!", assure Romain Daubenfeld de l'OGBL-ACAT, en parlant de la pression grandissante à laquelle le Luxembourg n'échappe pas.
Romain Daubenfeld, secrétaire central de l'OGBL-ACAL: "Aujourd'hui, il y a des licenciements à gogo au Luxembourg".
Photo: Maurice Fick
Et il confirme qu' "aujourd'hui, il y a des licenciements à gogo au Luxembourg. Tous les jours on licencie des chauffeurs et il y a de nouveaux chauffeurs
de l'Est. C'est la tactique du salami".
Un dumping qui n'est pas sans rappeler la fameuse affaire Kralowetz, du nom de la société de transport boîte à lettres qui s'était installée à
Esch-sur-Alzette: "Il y a dix ans, il y avait un Kralowetz et mille sociétés. Aujourd'hui, il y a mille Kralowetz avec dix chauffeurs. Mais c'est la même chose!", glisse Romain
Daubenfeld
Toucher le salaire du pays de la société pour laquelle on travaille
Au bord de la route, les syndicalistes distribuent les revendications qui doivent changer le quotidien de ceux qu'ils interpellent. Elles passent par le
renforcement de la directive relative au détachement (de sorte que celui qui vient travailler au Luxembourg, touche un salaire luxembourgeois), des conditions d'établissement plus sévères pour
combattre les filiales bidons, une législation du cabotage plus stricte et l'obligation d'utiliser un tachygraphe digital pour combattre le cabotage illégal).
Pendant ce temps, les camions défilent sur l'aire d'autoroute, direction Luxembourg. "Sur 250 camions, on n'a vu aucun camion immatriculé en Belgique!
Quelques camions français avec des chauffeurs roumains et des camions hollandais avec des chauffeurs polonais", glisse Pascal Gondry, chauffeur syndicaliste.