Blog politique des membres de Republique et Socialisme en Bretagne
Mardi 4 janvier 2011, Nicolas Sarkozy quitte son Palais de l'Elysée pour délivrer ses voeux aux forces armées sur l'un des sites de production de l'avion
Rafale, ce « fleuron de l'industrie aéronautique française » qu'il semble si difficile à exporter. D'autres ventes d'armes, conclues en 1994, continuent de faire polémique 16 années et
15 morts plus tard. L'affaire de Karachi occupe toujours l'actualité de Sarkofrance dès ces premiers jours de janvier. Lundi 3 janvier, le quotidien Libération a apporté un nouvel éclairage sur
l'affaire : divers témoignages accréditent la thèse d'une vengeance des services secrets pakistanais. En fin de semaine dernière, l'avis tant attendu de la Commission de déclassification du
Secret Défense sur les documents réclamés en octobre dernier par le juge antiterroriste Marc Trévidic était publié au Journal Officiel.
Sarkozy au chevet du Rafale...
Mardi, Sarkozy visite le pôle opérationnel et de maintenance des Rafale, ainsi qu'un centre de simulation de pilotage commun à l'armée de l'air et à
l'aéronavale françaises. A l'Elysée, on assure « qu'il ne faut pas voir dans cette visite un message particulier de la part du chef de l'Etat », rapporte le Figaro. Bien sûr...
Depuis 2008, Nicolas Sarkozy s'est personnellement engagé pour tenter de convaincre certains partenaires étrangers d'acquérir le fichu Rafale... en vain. En
visite au Brésil en octobre 2008, il avait prématurément annoncé que le Brésil allait en commander. Finalement, le président brésilien Lula a renoncé à prendre cette décision, et choisi de
refiler le bébé à son successeur Dilma Roussef.
Officiellement, les deux pays discuteraient encore de l'ampleur des transferts de technologie que Dassault devrait consentir. Dans les câbles diplomatiques
américains publiés par Wikileaks, on a appris que cet argument ne tient pas :
une large part des composants du Rafale (système de visée, composants du radar et systèmes de sécurité ) seraient fabriqués... aux Etats-Unis.
Outre le Brésil, Nicolas Sarkozy a tenté de vendre le Rafale au Qatar, à la Libye et même à l'Inde, lors de son déplacement début décembre. Lors de cette visite, Sarkozy avait cru bon de critiquer le Pakistan voisin
pour ses insuffisants efforts en matière de lutte contre le terrorisme. A Karachi, la remarque avait déçu. Sarkozy n'avait rien dit, le 30 juillet dernier, quand Nicolas Sarkozy avait reçu à Paris le
président pakistanais Asif Ali Zardari. Ce dernier, veuf de Benazir Bhutto, ancien premier ministre dont le troisième anniversaire de l'assassinat a été célébré voici 4 jours. D'Inde au
Pakistan, de Bombay à Karachi, il n'y avait qu'un pas. Celui d'une affaire.
Quelques mois plus tôt, le juge Marc Trévidic avait demandé aux autorités britanniques et
suisse des informations sur le rôle éventuel de Zardari dans le contrat Agosta.
... mais silencieux sur Karachi
Une autre affaire de ventes d'armes empoisonne en effet l'Elysée depuis 18 mois. Le 8 mai 2002, un attentat à Karachi coûta la vie à 15 personnes dont 11
Français. Depuis, on tenta de faire croire qu'Al Qaida en était le responsable. Depuis bientôt deux ans, le juge Marc
Trévidic, en charge de l'enquête, a la conviction que cet attentat a quelque lien avec l'arrêt du versement de commissions décidé par Jacques Chirac en 1995 dans le cadre de la vente de
sous-marins au Pakistan par le gouvernement Balladur en 1994. L'ancien président soupçonnait ces commissions d'avoir bénéficié au camp Balladur pour son financement politique.
L'exécutif sarkozyen a résisté des mois durant pour éviter
de transmettre les documents demandés par les juges, qu'il s'agisse des comptes-rendus d'audition auprès de la mission
parlementaire (via le président UMP de l'Assemblée et celui, UMP également, de la dite mission, ou des rapports classés secret défense tenus au chaud dans les bureaux de la
DGSE.
Le 30 décembre
dernier, un avis positif de déclassification partielle a été publié au Journal Officiel : la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) a autorisé la déclassification
totale de 23 notes de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), celle partielle de 3 autres documents (dont deux titrés « Ziad Takieddine », l'un des intermédiaires imposés
par le gouvernement Balladur à la vente des sous-marins au Pakistan et proche de Nicolas Sarkozy), mais s'oppose à la déclassification de 28 autres documents demandés par le juge antiterroriste
Marc Trévidic. On attend maintenant la décision du ministre de la Défense Alain Juppé qui peut suivre, ou pas, l'avis de la CCSDN. On imagine le scandale si Juppé décidait de ne pas suivre les
recommandations, déjà minimales, de la CCSDN.
Le 23 décembre dernier, le journaliste Benoît Collombat, pour France inter,
avait publié plusieurs notes de la DCN dans lesquels le responsable juridique dénonçait le caractère fictif des contrats de commissions aux intermédiaires non pakistanais du contrat Agosta.
Le 14 décembre, le juge Renaud Van Ruymbeke s'était vu refuser par le parquet d'élargir son
instruction sur un contrat de ventes de frégates françaises à l'Arabie Saoudite, dans lequel il avait retrouvé la trace des mêmes intermédiaires balladuriens. Un autre juge a été désigné pour ce
volet. Mais voici que l'affaire dérape vers ... l'Inde.
La piste pakistanaise
Dans son édition du 3 janvier 2011, Libération révèle que
l'attentat de Karachi pourrait être une vengeance de l'ISI, les services secrets pakistanais, après la vente par la France à l'Inde voisine de sous-marins plus modernes que ceux cédés au Pakistan
en septembre 1994 (i.e. le contrat Agosta).
Le journaliste Guillaume Dasquié fait en effet état de trois témoignages qui rendent cette piste « plausible »: le premier émane d'un officier
pakistanais, « toujours en poste qui a autrefois collaboré avec les personnels de la DCN envoyés à Karachi.» Ce dernier, anonyme, affirme que l'ISI a mandaté l'attentat. Alain Richard, ancien ministre (socialiste) de la
Défense jusqu'en mai 2002, confirme que l'ISI soutenait des groupuscules terroristes: « nous avons été alertés de façon récurrente par la DGSE et cette appréciation était
partagée par tous les services de renseignement avec lesquels nous avions des relations de confiance.»
Le journaliste de Libération rappelle également que nombre de notes déclassifiées de la DGSE et obtenues par le juge Marc Trévidic en charge de
l'instruction sur l'attentat désigne un chef islamiste comme responsable de l'attentat, par ailleurs présenté comme une recrue de l'ISI.
Le second témoin est Alain Juillet, ancien haut responsable de la DGSE. Il avait déjà été interrogé par le juge Renaud Van Ruymbeke il y a 15 jours, pour
lui confirmer qu'il avait été mandaté par un conseiller de Nicolas Sarkozy début 2009 pour négocier le
silence de Jean-Marie Boivin, ancien dirigeant de HEINE, la société écran créée en 1994 avec l'aval du ministre du budget de l'époque, pour faire transiter les commissions aux intermédiaires
du contrat Agosta. Boivin réclamait 8 millions d'euros de dédommagement après la décision de fermeture de HEINE, et était allé jusqu'à envoyer une copie de facture de ce montant à Nicolas Sarkozy
le 16 mai 2007, jour de l'intronisation de ce dernier à la Présidence. Cette fois-ci, Juillet explique que « l'hypothèse d'un attentat commis sur demande de l'ISI doit être retenu. »
Libération cite en effet un ancien négociateur du contrat Agosta. Ce dernier, Henri Guittet, a affirmé au juge Trévidic que, dans le cadre du contrat Agosta signé en 1994 avec le Pakistan, le
gouvernement Balladur avait promis de ne pas céder de sous-marins à leur rival indien. Cet évènement, additionné à l'interruption de versement des commissions aux intermédiaires du contrat
pakistanais décidée par Jacques Chirac après 1995, aurait pu être l'élément déclencheur de l'attentat. L'ancien ministre Richard précise toutefois, à Libération, que les Pakistanais avaient été
tenus au courant du contrat indien : « quand s’est ouverte la perspective d’un marché de sous-marins avec l’Inde (type de contrat dont la négociation prend des années), les assurances
normales en pareil cas ont été données au partenaire pakistanais que les équipements éventuellement livrés à son voisin ne provoqueraient pas de déséquilibre militaire.»
Le troisième témoin était délégué Pakistan au sein de la Sofma, la société mandatée par la DCN pour gérer le volet commercial du contrat Agosta. Jacques
Jeandet a détaillé à Libération le dispositif de commissions versées à des décideurs locaux, dont l'un décida de porter l'affaire devant un juge arbitral à Londres en 2001 quand ses commissions
furent stoppées.
juan Sarkofrance