Le Commissaire européen Michel Barnier salue l’union bancaire espérée comme « le premier étage d’une intégration économique et politique plus
approfondie ». Laurence Parisot, interviewée (en anglais) par le site du Medef, est aux anges : « les Etats-Unis d’Europe – ce qui a toujours été notre objectif de long terme – ne
sont plus une utopie ». Le gouverneur de la Banque de France insiste : « la volonté d’autonomie des Etats doit s’effacer ». Pour la chancelière allemande, « nous devons,
pas à pas, abandonner des compétences à l’Europe ».
Mais celui qui a résumé le plus clairement la logique qui prévaut parmi les dirigeants européens est un économiste allemand réputé : pour Klaus
Zimmermann, interviewé (lire p.4) sur le dernier arrêt des juges constitutionnels de Karlsruhe sauvegardant les prérogatives du parlement allemand, « le renforcement de la
démocratie locale (c’est-à-dire ici nationale) par le tribunal constitutionnel est contre-productif et peut accélérer la chute de l’Europe ».
Voilà une confirmation bienvenue : l’exercice effectif de la démocratie par les représentations nationales est incompatible avec la survie de l’euro,
et du « projet européen » dans son ensemble. Et pour cause : une monnaie unique ne peut exister durablement qu’avec des choix, une politique, et un gouvernement uniques. Forcément coupés de
toute souveraineté populaire, puisqu’il n’existe pas un peuple européen.
Problème : faire avaler ce déni ouvert de souveraineté n’est pas une promenade de santé.
Ainsi, ni le Traité budgétaire (TSCG) enserrant les pays dans un carcan éternel, ni le Fonds de secours baptisé Mécanisme européen de stabilité (MES)
qui lui est lié, n’ont à ce jour recueilli le nombre suffisant de ratifications. Le MES était censé entrer en vigueur le 1er juillet, ce ne
sera pas le cas. Alors même que Berlin était à l’origine du TSCG, la ratification allemande manque. Certes, chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et Verts ont approuvé les textes par une
majorité des deux tiers, le 29 juin, mais les députés de Die Linke, de même qu’une ancienne ministre sociale-démocrate indignée que le parlement puisse être dessaisi de ses prérogatives,
ont déposé un recours à Karlsruhe, de fait suspensif. Même en procédure d’urgence, cela pourrait prendre quelques semaines – et la chancelière n’est pas à l’abri d’une mauvaise
surprise.
En Espagne, l’indignation monte contre Bruxelles. En Italie, une majorité de citoyens doute désormais de l’Europe et de l’euro, au point qu’un
politicien comme Silvio Berlusconi tente de surfer sur cette vague, et qu’un nouveau parti anti-euro (« le mouvement cinq étoiles » du comique Beppe Grillo) progresse inexorablement. Aux
Pays-Bas, où l’on votera le 12 septembre prochain, les deux partis eurocritiques (le Parti socialiste de gauche, et le parti de Geert Wilders) ont le vent en poupe.
En France, François Hollande avait promis de « renégocier » le TSCG avant de lancer sa ratification : l’ancien premier secrétaire du PS n’a pas oublié
la dure leçon du référendum du 29 mai 2005, et sait que la force potentielle du Non ne s’est pas affaiblie, bien au contraire. A l’issue du Conseil européen, il a indiqué vouloir soumettre
au Parlement simultanément « toutes les décisions concernant l’Europe » issues du sommet « quand les textes seront prêts ». Formule ambiguë qui lui laisse une certaine
marge de manœuvre, puisque la surveillance renforcée imposée par Angela Merkel ne sera pas prête avant plusieurs mois.
Le face à face Merkel-Hollande a beaucoup été mis en scène. La première affirme en substance : « pas de mutualisation des dettes sans abdication de
toute souveraineté économique » ; le second demande : « des euro-obligations (qui sont une forme de fédéralisme) le plus vite possible, le fédéralisme politique (rebaptisé « solidarité
intégrée ») se construira en marchant ».
Donc les chemins et les rythmes diffèrent, car, outre les contraintes politiques, les priorités économiques ne se ressemblent pas des deux côtés du
Rhin : la chancelière n’entend nullement renoncer aux avantages d’être la puissance dominante, là où le président redoute de voir la France dévaler la pente suivie par la Grèce, l’Espagne,
l’Italie…
Reste qu’il n’y a guère de divergences de fond. L’un et l’autre ne voient aucun inconvénient à la perspective du « grand saut » fédéral. Un grand saut
qui se trouve cependant de plus en plus massivement rejeté par les peuples. Dès lors, en tentant d’accélérer leur fuite en avant, les dirigeants européens, et le patronat qui les pousse à
la roue, pourraient bien faire capoter le projet d’intégration qui leur sert de boussole depuis sept décennies.
Le plus tôt sera le mieux.