On ne saurait traiter Jacques Attali comme tout un chacun. Les critiques habituellement servies envers d’autres passent à côté de ce personnage
protéiforme et mobile qui réussit à toujours être en dehors de la cible. Tour à tour socialiste modéré, libéral responsable, altruiste réservé (rôles officiellement présentés comme
contradictoires), il évite toutes les flèches. Son dernier ouvrage sur la dette publique (Tous ruinés dans dix ans ?) participe de cette continuelle logique. Il fait siens tous
les discours catastrophistes, voyant dans la dette le danger majeur qui pèse sur notre société, s’attriste néanmoins des dérapages des banques qu’il faudrait moraliser, mais propose de
continuer la politique mise en œuvre depuis trois décennies, donnant réponse à tout au prix de quelques contorsions… et de beaucoup d’oublis.
Présentons quelques-uns des costumes endossés par l’auteur :
Modeste : Le passé le justifie. 112 pages sur 224 pour un
catalogue des grandes dettes de l’Histoire. Exercice pas si innocent qui met en exergue les bonnes et les mauvaises dettes, les bonnes et les mauvaises manières de les
traiter.
Ému : Reprenant le thème lancé par le rapport Pébereau,
l’auteur s’apitoie sur le sort des générations futures, pauvres têtes blondes ou brunes potentiellement soumises dès leur gestation à une austérité insoutenable. Ce larmoiement permet,
insidieusement, de justifier les difficultés sociales infligées aux générations actuelles (rigueur, chômage, baisse des prestations sociales, des retraites,….), et qui seront d’ailleurs
également (mais on feint de l’ignorer) imposées aux suivantes. Le personnage du grand père dépensier permet, bien évidemment, de transférer la responsabilité à ceux qui ne font que subir.
Technicien : Ah, le rapport entre la dette et le
PIB ! Combien de fois n’avons-nous pas entendu marteler que la dette atteignait 80%, voire plus, du Produit Intérieur Brut ? On ne parle que du passif (la dette), sans s’interroger
sur l’actif (les biens et services publics). On utilise urbi et orbi ce ratio, on le compare entre pays, sans jamais plus s’interroger sur sa pertinence (sauf, curieusement, à la fin
de l’ouvrage, une fois la messe dite).
Conformiste : Ne touchons pas au système libéral.
Coordonnons-le mieux éventuellement. Ne touchons pas trop non plus aux normes comptables, les résultats pourraient nous étonner. Ni la mondialisation, ni la construction européenne ne sont
mises en cause. Au contraire, il faut renforcer leur coordination. Qui ? Sans doute les merveilleux experts dont l’auteur fait partie. Faute de quoi, nous dit-il, « les
démocraties européennes n’en sortiront pas indemnes (page149) ». Comme si la démocratie n’était pas déjà largement atteinte ! Mais sans doute est-ce populiste que de dire
cela.
Oublieux : La dette que nous connaissons est largement la
conséquence de la dérégulation, de l’évolution des marchés financiers, de la libération des marchés de capitaux, toutes choses dans lesquelles l’auteur n’était pas seulement spectateur.
L’interdiction faite aux banques centrales de prêter aux États (traité de Maastricht), la fin des politiques monétaires, autant de décisions liées à la question centrale que l’auteur se garde
bien d’aborder, à savoir le monopole de la création monétaire donné aux banques privées. Sur ce point, largement enfant des années 80 pendant lesquelles l’auteur fut successivement organisateur
des grands sommets économiques internationaux, conseiller spécial du Président de la République, Président de la Banque Européenne de Reconstruction et de Développement, silence
radio.
Moraliste : « Toute nation …. aime à jouer avec
son destin ». En bref, croit-on comprendre, l’auteur nous demande d’être enfin raisonnable. Il remarque alors avec tristesse que ce sont les pauvres qui financent les riches
(merveilleuse nouveauté), ce qu’il serait plus juste d’analyser comme le fait que ceux qui subissent ne sont pas ceux qui décident ; il déclare légèrement que les sanctions prises
vis-à-vis des banques sont trop anodines, sans pour autant évoquer la possibilité de leur transformation en services publics. Le scénario du pire, largement étalé avec tristesse, permet de
faire passer la désinvolture des propositions. Il permet même de présenter une émotion bien inattendue : « C’est par l’empathie à l’égard des marchés que le souverain pourra
survivre (page 134) ».
Ainsi conforté dans l’évidence du système existant, rassuré par la morale qu’il étale, l’auteur peut ainsi éviter la question majeure : D’où vient cette situation ? Qui
détient le pouvoir ? Qui subit la collectivisation des conséquences ?
Le titre est à lui seul un résumé des réponses : Tous ruinés dans dix ans ? Vraiment tous ?