Avez-vous remarqué ? Le oui massif des Irlandais au référendum sur le Traité de Lisbonne ne suscite pas vraiment de commentaires trop triomphalistes. On
a refait voter un pays en crise grave - le tigre est devenu un chaton craintif en quelques semaines - par la menace de l'étranglement économique. On a substitué au jeu démocratique des
partis l'irruption d'une société civile arrogante emmenée par ne classe patronale qui a su cette fois-ci casser sa tirelire pour la bonne cause. Cette honteuse campagne irlandaise survient
après les «putschs parlementaires de Hollande et de Franc » (comment appeler autrement le fait de demander à des élus de défaire un vote du peuple ?), acceptés sans broncher par la
majorité des partis politiques.
Bref, chacun sent que cette victoire de l'Europe n'est pas une victoire de la démocratie. On peut espérer qu'elle donnera à l'Union européenne les moyens d'agir sur le plan économique et
international dans un contexte qui requiert, c'est sûr, son intervention.
Mais on peut prétendre que le référendum irlandais et la victoire du oui nous éloignent de la démocratie. C'est d'ailleurs un peu le raisonnement d'un vrai militant de
l'Europe,le journaliste Jean Quatremer de LIbération: l'Union étant un objet compliqué, les peuples
s'expriment en réalité sur une autre question que celle qui leur est posée. Ainsi des Irlandais, dont le votre a été surdétermine par la crise : « Tout cela », conclut
Quatremer, « n'est donc pas très sérieux: si la croissance avait été positive et non de -9%, le "non" l'aurait peut-être emporté. La démocratie directe montre là toute ses
limites. » La démocratie directe ou la démocratie tout court ?
Ce n'est pas la démocratie, mais Orwell qu revient
Prenons un tout petit peu de hauteur. Et si la victoire à la Pyrus du Traité européen était à rapprocher d'autres phénomènes inquiétants concernant la
démocratie ?
La puissance de l'abstention dans toute l'Europe.
Le sentiment, un peu partout en Europe, que pas grand chose ne distingue les programmes politiques de droite des programmes politiques de gauche.
L'irruption, en France et en Italie, d'une sorte de gouvernance médiatique par laquelle les présidents cherchent en structurant la vie politique autour de leur agenda par leurs positions
fortes à la télévision.
La façon dont insensiblement, les élites des pays développés admirent la gouvernance chinoise pour son efficacité, avec ce regret encore implicite, « Ah si nous aussi nous pouvions
nous passer complètement du peuple ? »
L'incapacité des vingt premières puissances économiques àimposer un nouvel ordre financier mondial malgré les catastrophes auxquelles à
conduit l'activisme des banquiers et des traders.
Certes, l'élection d'Obama apparait comme l'espoir d'un retour de la démocratie, et ce n'est pas pour rien qu'elle suscite de l'espoir dans les opinions publiques. Mais qui ne perçoit la
puissance des forces économiques - après le lobby de la banque, ceux de la pharmacie et des assurances - et leur capacité à empêcher le Président d'appliquer le programme sur lequel il a été
élu ?
Il faut donc regarder le récit du monde d'une autre façon - osons, soyons fou! - que celle proposée par Daniel Cohen. La démocratie n'est pas forcément la fille du développement économique.
Ce dernier peut aussi la rendre inopérante, inutile, poussiéreuse (comme en Chine), et accoucher d'un régime post-démocratique dans lequel ses outils - le parlement, la presse, la justice -
seront en déshérence. Ce qui n'empêchera pas, comme dans la fiction d'Orwell, les amis du système de nous démontrer par A+B (+C dans le cas d'Alain Duhamel) que la démocratie marque des
points un peu partout dans le monde.